mercredi 4 mars 2015

marabout de ficelle de cheval

Ça commencerait un peu comme ce film où Michael Douglas pète les plombs dans un embouteillage. J'aime bien Michael Douglas, comme acteur. J'aimais bien son père aussi. Ils se ressemblent, non? C'est marrant comme des caractères physiques peuvent se transmettre ainsi d'une génération à l'autre. Mon frère, par exemple, avait hérité des grandes oreilles de notre grand-père. Je m'étais d'ailleurs amusé à transformer une photo en un petit film où on les voyait grandir encore. C'est que, de nos jours, n'importe qui peut utiliser des petits programmes informatiques sans aucune formation. Il suffit de pratiquer un peu et hop ! comme une lettre à la poste. Encore que parfois, les services postaux laissent à désirer. Je dois avouer cependant que je n'ai jamais vraiment eu à m'en plaindre. Sauf… Mais je ne pourrais pas développer ce sujet sans porter atteinte à l'honorabilité d'une personne qui m'est chère. Et puis, c'était il y a si longtemps. On comptait encore en francs, c'est vous dire. Il parait d'ailleurs que certains veulent y revenir. Personnellement, je n'ai aucune opinion sur la question. Sans doute faudrait-il un référendum? Quelle affaire ce serait ! On serait harcelés de toutes parts pour donner notre voix d'un côté ou de l'autre. Le harcèlement, voilà bien un des maux de notre époque. On parlait encore récemment à la télévision d'un employé forcé de démissionner sous la pression de ses collègues. Bien sûr, il ne faut pas croire tout ce que disent les journaux. C'est comme la vie privée des stars; sait-on jamais vraiment si leurs excentricités ne sont pas inventées par des journalistes en mal de copie? Si on les écoutait, tous les artistes seraient drogués, alcooliques, maniaques, pervers… Franchement, on peut bien vivre sans savoir que Michael Douglas est accro à la cocaïne. J'aime bien Michael Douglas, comme acteur. J'aimais bien son père aussi...

vendredi 27 février 2015

Mireille


J’aime bien Mireille ; Josiane, moins.
Entendons-nous bien : je ne veux pas dire par là que je préfère l'amie de ma fille à ma femme, mais bien que ma femme a un souci avec celle-ci. Pourtant, quand Mélanie nous avait présenté Mireille, Josiane l’avait trouvée charmante. Il faut dire que jusqu’alors, les copains de notre fille, c’étaient plutôt des rappeurs à casquette qui semblaient nous prendre pour des zombies. Alors, cette gamine toute fraiche, toute pimpante, qui redonnait à Mélanie le goût des études, cela avait été un vrai bol d’air pour Josiane.
C’est vrai qu’on s’inquiétait pour son avenir à Mélanie; elle n’avait pas l’air de s’amuser beaucoup dans ses études de pharmacie et certains jours, elle revenait de l’université avec un drôle d’air. « On a fait un labo » disait-elle. Faut-il vraiment que les étudiants essaient eux-mêmes tous les médicaments ? Bref, Josiane et moi, on a tout de suite vu la différence entre Mireille et les autres copains. « Ça a tout de suite été le coup de foudre » nous ont-elles expliqué. Manifestement, elles s’entendaient bien ; elles étaient joyeuses, et quand Mireille partageait notre dîner, toutes deux parlaient de leurs cours, de leurs profs, de la vie sur le campus ; des étudiantes modèle, quoi ! Mélanie découchait toujours autant, mais de la savoir avec son amie on était rassurés : « Elle étudient » se disait-on. Et les rappeurs avaient disparu du paysage. De mon côté, je n’étais pas insensible aux charmes de cette jolie rousse à l’œil coquin, aux jambes de mannequin, aux... enfin bon. Le fantasme y trouvait son compte ; en tout bien tout honneur, bien sûr ! Mais on peut rêver...
De son côté, Josiane attendait le Prince charmant. Je veux dire : pour sa fille. Elle espérait que Mélanie lui présenterait un jour un jeune étudiant en dentisterie —à chacun ses fantasmes—, avec mariage et une flopée de petits-enfants à la clé. Les quelques prétendants au titre qui s’étaient présentés ne l’avaient guère convaincue. Heureusement, Mélanie s’en était elle-même désintéressée assez vite. Mais, régulièrement, sa mère s’acharnait à s’enquérir de sa vie sentimentale et de ses projets.
-       « Maman, je n’ai que 22 ans ! »
-       « Hé bien, j’en avais 20 quand ton père m’a épousée. »
Mélanie nous considérait alors avec une sorte d’indulgence navrée et la conversation s’arrêtait là.
Quand arriva le printemps, annonciateur du blocus de fin de session, nous ne vîmes plus les deux amies que lors de repas dominicaux auxquels Josiane tenait beaucoup. Mais pour les études, le petit flat de Mireille offrait, disaient-elles, plus de confort. Josiane peinait à se faire à l’éloignement croissant de sa progéniture, mais comme je le lui répétais, il faudrait bien un jour que notre fille fasse sa vie et en attendant, il fallait qu’elle réussisse l’université. Et justement, l’énergie communicative de Mireille avait porté ses fruits : pas un seul échec. Pour la première fois depuis l’école primaire, Mélanie allait pouvoir passer des vacances d’été sans deuxième session. Bref, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, hormis pour Josiane, le gendre idéal qui tardait à arriver à se présenter.
C’est dans l’euphorie de la réussite que Mélanie entreprit de nous faire part d’une « grande nouvelle ». Je surpris le regard extatique de ma femme quand sa petite fille chérie commença avec un drôle de sourire : « Maman, Papa, je suis amoureuse... », mais je la vis se liquéfier en entendant la suite : depuis six mois, notre fille filait le parfait amour avec Mireille.  
-       «  Tu veux dire que c’est (les mots eurent du mal à passer) ta petite amie ? »
-       « Oui. »
-       «  A... alors, quand tu dors chez elle, tu... vous... ? »
-       «  Oui, avait coupé Mélanie. »
Josiane avait fondu en larmes. Ses rêves de grand-mère aux confitures s’évaporaient. Mélanie ne s’était pas étonnée outre mesure de cette réaction et essaya à peine de consoler sa mère. Les repas familiaux n’eurent plus la même saveur, mais ils continuèrent ; toute mortifiée qu’elle fût, Josiane ne pouvait se résoudre à couper le cordon et elle fut bien obligée d’accepter Mireille comme sa belle-fille. Elle n’avait pourtant pas encore tout vu : Un dimanche, les deux filles arrivèrent accompagnées d’un ignoble clébard,  bruyant et névrosé, qui occupait bien plus d’espace que ses 400 grammes de nerfs et d’os ne le laissaient supposer. Elles l’avaient baptisé Rambo. « En attendant d’avoir des enfants » avait minaudé la rouquine copine. Quand elles furent parties, Josiane explosa : « Des enfants ? Mais de qui seraient-ils ? » Elle ne se voyait vraiment pas pouponner avec amour des enfants adoptés, ou nés de père inconnu. « Et par quelle opération, Grand Dieu ? » Josiane n’a pas toujours de suite dans les idées. Voulait-elle ou ne voulait-elle pas de petits-enfants ?
Mélanie, qui avait cru discerner un certain agacement chez sa mère, convainquit sans doute son amie de ne plus remettre le sujet sur la table. La crise passa, et la vie continua. On les vit même plus souvent à la maison. Mireille se faisait enjôleuse. Voulait-elle nous convaincre que finalement, elle ferait une bru parfaite ? Elle s’offrait à la vaisselle, au ménage, à la cuisine. Elle parvint même à nous faire partir en vacances à quatre ; elle avait dégotté une petite location à Naples et s’était occupée de tout, nous n’avions eu qu’à préparer nos bagages.  Josiane, qui n’avait plus vu l’Italie depuis notre voyage de noces se laissa convaincre. Tout était prévu ; à l’aéroport, une petite Fiat nous attendait pour la quinzaine et le petit appartement était idéalement placé entre les  commerces et la plage.
Les femmes passaient donc le plus clair de leur temps entre séances de bronzette et shopping. Je préférais généralement de mon côté un bon livre dans un fauteuil installé sur la terrasse avec un verre de Chianti. Nous nous retrouvions en fin de journée avant d’aller dîner au restaurant. Tant bien que mal, on aurait dit que nous ressemblions à une vraie petite famille, même si je sentais que Josiane gardait sa réticence. Pour ma part, je persistais à trouver sympathique la jolie rouquine aux yeux verts. Elle avait une façon de me sourire quand elle me parlait qui me rappelait les frissons de mes jeunes années. Je pensais qu’elle essayait de se rendre sympathique aux yeux de son beau-père, puisque Josiane gardait ses distances avec elle. Mais quand j’ai senti, un soir au restaurant, son pied frotter mon tibia sous la table, son regard m’indiqua qu’elle ne m’avait pas confondu avec Mélanie.
Le lendemain, veille de notre retour à Bruxelles, elle se trouva malade. Un début d’insolation, disait-elle, et il valait mieux éviter le soleil. Elle resta donc à la maison avec moi. Elle n’ignorait pas que Mélanie et Josiane étaient parties au moins pour la matinée. Trois heures en tête-à-tête, c’est plus qu’il n’en faut quand on sait ce qu’on veut. Moi, je ne savais pas tout à fait ce qu’elle voulait. J’aurais mieux fait de le savoir sans doute, mais je n’ai vu que la lumière qui brillait dans ses yeux verts, et j’ai fait ce que font les hommes quand ils voient cette lumière. J’eus à peine le temps de me rendre compte de ce qui était arrivé que nous étions déjà dans l’avion qui nous ramenait à notre quotidien.
Après ces vacances, nous ne les vîmes quasiment plus. Mélanie  passait en coup de vent, généralement seule. Josiane déprimait, se languissait de sa petite fille, et moi, j’oscillais entre remord —léger— et nostalgie. Ce n’est qu’hier, après six semaines qu’elle se sont invitées à dîner. Elles étaient lumineuses, surtout Mireille. Et là, Josiane a touché le fond : Elles nous ont joyeusement annoncé qu’elles attendaient un enfant. « Je suis enceinte » a précisé Mireille en fixant sur moison sourire et ses yeux verts. Quand elles furent parties, je n’ai pas osé consoler Josiane et lui expliquer qu’après tout, ça ne sortait pas de la famille.
C’est drôle, finalement, je ne suis plus sûr de toujours aimer autant ma belle-fille.

vendredi 2 janvier 2015

Dimanche d’été sur les balcons et terrasses à l’intérieur d’un pâté de maisons bruxellois.

Une dame met à sécher le linge de la famille aux fils tendus entre deux murs.
Un vieil homme sourit à ses plantes. Le chèvrefeuille a particulièrement bien fleuri, cette année.
Des amis préparent un barbecue.
Des oiseaux se disputent les miettes abandonnées sur le muret.
Une querelle familiale, des cris, des pleurs.
Trois éternuements violents, et puis des rires.
Une jeune fille en bikini jaune se badigeonne à l’antisolaire.
Un jeune homme fait admirer ses plants de cannabis à ses amis.
Un couple d’âge mûr prend le soleil. Elle lit un essai philosophique; lui, un polar.
Un chat évalue ses chances d'atteindre les oiseaux depuis son perchoir. Elles sont nulles. Il continue néanmoins de les observer.
Un garçonnet enjambe la balustrade du quatrième étage.
Une petite fille a enfermé dehors sa grand-mère qui alterne menace et cajolerie pour se faire ouvrir la porte.
Des bouchons sautent et le mousseux remplit les verres.
Un fils installe une parabole pour sa mère qui le noie sous les recommandations de prudence et d'efficacité.
Un homme équipé de jumelles épie sa voisine.
Trois enfants jouent avec des pistolets à eau. Une femme leur rappelle la règle : "pas dans la maison".
Un homme fume une cigarette puis cède sa place à sa femme. À l’intérieur, le bébé pleure.
Deux jeunes gens s'embrassent langoureusement puis disparaissent à l'intérieur.
Les oiseaux s’envolent, le chat reste là.
Le garçonnet saute en silence.
Sur une table, sous un parasol, un verre de limonade et un dessin inachevé.
Un guitariste s’essaie à jouer « Tears in heaven ».
Un mouvement de fenêtre renvoie fugitivement un rayon de soleil sur le chat qui sursaute.
Une femme hurle.
Une toupie en fin de course trébuche et s’affale.
Tout le quartier sent la viande grillée et les épices.
À la télévision, une équipe de foot marque un goal.
Des sirènes retentissent au loin, s’approchent, puis se taisent.
La guitare se tait.
Un à un, tous les personnages se taisent.
La grand-mère reste figée sur sa terrasse.
L’homme aux jumelles abandonne la jeune fille en bikini jaune.
Le mousseux tiédit dans les verres.
Un policier regarde en contrebas.
Le chat disparaît dans le silence.

mardi 30 septembre 2014

La loi de Murphy


Ça vous est déjà arrivé de marcher dans la merde ? Un jour de pluie, sur des pavés bien gras ? Ça dépend de la qualité de vos semelles, bien sûr, ça dépend du pas dont vous arpentez ledit pavé. Mais si vous marchez dedans, il y a quand même de grosses chances que cet étron abandonné là par le chien d’un humain indélicat vous fasse déraper. S’ensuit alors, selon l’implacable loi de Murphy, la large possibilité de tomber « côté confiture ». À ce stade, vous pouvez augurer du reste de la journée...

Celle-là avait pourtant bien commencé. Une agréable tiédeur s’insinuait à travers les mailles du calendrier. Les nuits commençaient à être supportables, et les journées douces. On était entre deux : ni la chaleur accablante d’août, ni le mordant de février, ni les pluies glaciales de novembre. Cela aurait pu être septembre ; c’était avril, c’était le printemps. Encouragés par la douceur persistante, les arbres bourgeonnaient discrètement, et les gens aussi semblaient déborder de sève. L’air était léger, les cravates dénouées, les filles en top et mini-jupes, tout le monde voulait profiter de cet avant-goût des beaux jours. C’était le matin du 30 ; demain, ce serait congé.

Ça faisait trois ans que j’avais mes habitudes dans ce quartier, principalement sur cette place-ci, mais sans exclusive. L’endroit était bon, à quelques mètres de la bouche du métro. La dame du snack avait admis que je m’installe devant sa vitrine, et même, me laissait parfois un petit quelque chose, un vieux sandwich qu’elle ne vendrait plus, un café suspendu... Les magasins de la rue ralentissaient le pas des passants dont certains m’apercevaient. Parmi ceux-là, l’un ou l’autre fouille ses poches à la recherche d’une piécette, et parfois, en laisse tomber une dans mon gobelet, de préférence sans me regarder. Ils sont déjà ailleurs quand je prononce « merci ». Le regard, et la parole plus encore, c’est l’exception.

Depuis un moment, j’avais repéré les deux types, de l’autre côté de la rue. L’un portant lunettes et chapeau de paille, et l’autre surtout, avec son invraisemblable perruque, modèle Fellaini noir-jaune-rouge. Ils étaient tous deux vêtus de cache-poussières, à la manière des étudiants à la Saint-V et leurs mains étaient gantées de blanc, comme des magiciens. Ils buvaient leur bière tout en bavardant sous le soleil. Je les vis traverser. Sans doute leurs canettes étaient-elles vides, ou bien avaient-ils un petit creux, car ils se dirigeaient vers le snack. Mais c’est devant moi qu’ils s’arrêtèrent en souriant.
      « Bonjour, ça vous intéresserait, un petit job ? »
      « ‘ Faut voir... »
Bien sûr qu’il faut voir. Les gens, ça ne doute de rien ; ils pensent qu'un clochard, c’est prêt à tout accepter : repeindre la cuisine ou nettoyer le chiotte, pour moitié moins cher qu’un Roumain ou un Arabe. En plus noir que noir, et sans pourboire. Comme si la dèche effaçait la dignité. 
      « Vous offrez le coup ? » que je demandai pour les tester.
Chapeau-de-paille sortit d’une poche de son cache poussière une bière fraiche —de marque—, l’ouvrit et me l’offrit : « Santé ! » dit-il pendant que je buvais une longue gorgée.
      « Alors, ce job ? »
C’est Fellaini qui répondit. Il me montra une petite sacoche en toile blanche. « Il suffit de donner le contenu de ce sac au préposé du dernier guichet de cette agence, là. » Il me désignait la banque, deux maisons plus loin, après la librairie. L’idée, c’était de faire une farce à un copain —le guichetier. Il y avait une histoire de pari, aussi.
      « Il y a quoi, dans cette sacoche ? »
Il y plongea la main et en sortit une boite à cigare et une enveloppe brune, et de sous son pouce, comme par magie, apparut un billet bleu.

Je n’ai pas toujours été à la cloche et des billets de vingt, il m’était arrivé d’en claquer quelques-uns sur une journée, comme ça, pour me faire plaisir ou pour obéir à la pub. J’ai suivi, somme toute, un parcours assez classique : délocalisation, restructuration, chômage, divorce, formations bidon, sanctions, exclusion, aide sociale, loyers trop chers... Et puis l’ennui de jouer dans ces différents rôles. Tant qu’à n’être rien au monde, autant ne pas faire semblant. J’ai bien eu un peu honte au début, mais ça passe vite. Aujourd’hui, vingt euros, c’est parfois la récolte de trois, quatre jours : tout un gâteau au chocolat quand je peine à me gagner le prix d’une baguette. Tout un gâteau au chocolat de chez Wittamer ou Van Dender. Ce jour-là, avec un billet de vingt euros, j’avais cru pouvoir me vautrer dans le chocolat.

J’avais à peine regardé la boite ; je pris le billet proposé et ils m’expliquèrent la suite : Je devais —sans rien dire— déposer la boite et l’enveloppe dans le tiroir et puis attendre que le tiroir revienne. Je reprenais l’enveloppe, je disais merci et je m’en allais.
       « C’est tout ? Et s’il me demande quelque chose ? »
      « Il ne demandera rien. » répondit Chapeau-de-paille, péremptoire « Et même s’il parle, ne lui répondez pas » ajouta l’autre. Ils m’entrainaient déjà vers la banque. « Tenez. Prenez ceci. » dit Chapeau-de-paille en dépliant d’un geste une canne d’aveugle qu’il avait pêchée dans sa poche. L’emperruqué me mit des lunettes noires sur le nez.
      « Je n’y vois rien ! » Ce devait être des verres de soudeur.
      « C’est exprès. Il faut que vous ayez l’air d’un vrai aveugle. Tenez toujours votre canne à la main. » Tout en en fixant la lanière autour de mon poignet, Fellaini m’expliquait : « Si vous levez la tête et que vous regardez vers le bas, vous voyez où vous mettez les pieds. Une fois que vous serez rentré, vous allez droit jusqu’au mur. Le guichet sera sur votre gauche. »
Je cognai ma canne contre la marche et pénétrai dans l’agence.

* * *

Je fis tout comme ils me l’avaient demandé. Il y avait même eu quelqu’un pour m’ouvrir la porte à la sortie. J’ôtai mes lunettes et la lumière m’aveugla. Chapeau-de-paille s’empara de la sacoche et jeta un coup d’œil dedans. « Gagné ! » fit-il à l’adresse de son compagnon.
      « Il l’a mérité ? » demanda celui-ci.
      « Pour sûr ! »
Un nouveau billet apparut entre le pouce et l’index de Fellaini. « Pourboire » fit-il en souriant.
      « Il faut qu’on y aille. » dit l’autre pendant que je prenais le billet.
      « Bien joué, mon vieux ! » fit Fellaini en me tapotant l’épaule.
Puis, sans se retourner, ils filèrent vers l’entrée du métro où ils disparurent. Ils m’avaient laissé mon déguisement d’aveugle.

Je récupérai ma place devant le snack, riche de quarante euros et j’en étais à me demander où j’allais les dépenser quand le quartier se mit à hurler de sirènes. En un instant, deux bagnoles de flics et un combi stoppèrent en un ballet parfait face à la banque, interrompant la circulation, figeant les passants. Des antigangs en surgirent, cagoulés, gilet-pare-ballisés et s’engouffrèrent dans l’agence. Je regardais, hébété, tout ce cirque. Qu’est-ce qui avait bien pu... ? Soudain, me vint l’idée que je ferais mieux de ne pas trainer là. Je me mis à ramasser mes affaires et j’étais presque parti quand des flics ressortirent, accompagnés d’un type en chemise et cravate. Se tournant vers moi, il hurla en me pointant du doigt : « Là, là ! Lui ! » Aussitôt, je fus entouré par les gueules hargneuses de trois mitraillettes.

* * *

Les flics ne furent pas longs à se convaincre que je n’étais qu’un lampiste. Ça m’avait fait un choc quand ils m’ont montré la boite à cigare. Dedans, il y avait une matière semblable à de la plasticine, reliée par deux fils à un appareillage électrique qui faisait clignoter une lampe led. À l’envers du couvercle, se trouvait un message : « Ne bougez pas, ne dites rien. Remplissez l’enveloppe avec 25 000 euros et renvoyez-moi le tiroir ou la bombe sautera. » Mon air bête avait dû les renseigner bien plus que toutes mes dénégations et ils ne m’avaient gardé que dans l’espoir que je leur fournisse une description de mes « employeurs », mais moi, je n’avais vu que les billets, et leurs déguisements qu’on avait trouvés dans un couloir du métro.

Le juge fut d’un tout autre avis. Pour lui, j’étais bel et bien complice. Un complice crédule et maladroit qui s’était fait doubler par plus malin que lui, sans doute, mais un complice tout de même, et comme tel, à punir. On m’incarcéra donc à Forest pour éviter que je ne m’évanouisse dans la nature. Un avocat vint me voir deux fois et quand vint mon procès, je fus seul à comparaitre, mes « complices » n’ayant jamais été retrouvés. On me condamna finalement pour recel à une peine de prison qui collait juste au temps de ma préventive.

Printemps, été, automne étaient passés ; une pluie glacée mêlée de neige tombait quand je sortis de la maison d'arrêt. Le chien n’était pas passé là depuis plus d’un quart d’heure et sa trace était encore fraiche quand je glissai dessus. Ça vous est déjà arrivé de tomber dans la merde ? N’était l’odeur, on pourrait croire que vous vous êtes vautré dans le chocolat...

lundi 24 juin 2013

Polaroïd


Autour de moi, un monde de sable. Sous mes pieds nus, un sol brûlant qui se dérobe à chaque pas. Mon chapeau de toile peine à me protéger d’un soleil torride traitreusement atténué par le vent. J'ai chaud, j’ai ma pelle à la main et j'avance. Depuis combien de temps ? Je l'ignore. J'avance en évitant les corps étendus autour de moi et les murailles de toile parfois dressées entre moi et l'horizon. D'autres comme moi errent ou semblent au contraire absorbés dans leur travail. Ils creusent, entassent, emplissent et vident des seaux. L'air est saturé d’iode, mais aussi d'odeurs, grasses et sucrées. Le vent charrie des cris, des voix et par delà, ce grondement sourd et incessant qui nous avait happés dès notre arrivée. Dans l'azur, virevoltent des oiseaux chamarrés qui rivalisent d'adresse. Planant en altitude, d’un coup ils piquent vers le sol avant d’infléchir leur course au dernier moment et remonter au zénith. Je les observe, fasciné.

Avant de reprendre mon périple, je me retourne un instant. Mickey, où est Mickey ? Il a disparu. Depuis quand nous sommes-nous perdus de vue ? Je me retourne et me retourne encore, je ne sais plus d’où je viens. Même si j’en avais la présence d’esprit, je ne pourrais pas retrouver mes traces, englouties par le sable. Je reste là, un instant, interdit, et tout à coup, prenant conscience de ma solitude, je hurle. Je suis seul au monde et je hurle. Bien sûr, les autres me regardent, mais ils ne peuvent rien pour moi. J’en viens à pleurer. Et soudain la claque survient, paf ! C'est ma mère qui est là. Je ne l’ai pas vue arriver. Elle hurle presque aussi fort que moi : « Petit imbécile ! Je t'avais pourtant bien dit de ne pas t'éloigner du grand panneau Mickey ! » C'est bon de savoir comme elle m'aime ; je hurle encore, il faut qu'elle le sache ! Sa main ferme sur ma menotte me ramène prestement au campement où m’attendent banane, biscuits et biberon d’eau. Ça tombe bien : j'ai soif d'avoir tant hurlé.

mercredi 27 mars 2013

La mort d'Aral


Ça faisait au moins cinq ans que mon frère m’invitait dans sa retraite du Kirghizistan. Il avait fallu la mort de notre père pour m’y contraindre. Mon aîné n’avait pas pu se déplacer de son exil, et il m’était revenu de régler les problèmes de succession. Nous aurions pu passer par des notaires, mais l’occasion était trop belle de nous retrouver. J’allais donc, entre autres, chercher sa signature. Les liquidités de l’héritage me permettant de prendre le temps, j’avais résolu de faire le voyage en train, et de faire un détour pour contempler cette ville noyée dans le désert où notre père jadis, nous avait amenés.
En sortant de la gare, je m’étais installé pour deux nuits dans un ancien palace. Une chambre aux murs jaune-vert m’accueillit, aux tapis usés et aux fenêtres garnies de persiennes. Je pris une douche desservie par une plomberie bruyante et anémiée avant de descendre prendre un repas cosmopolite standard au restaurant de l’hôtel. Après quoi, je m’endormis dans un lit trop grand, bercé par la version russe de « Dr House ».
Le lendemain, comme la veille et toujours, le ciel était bleu et silencieux, traversé seulement de quelques cumulus qui n’amèneraient aucune pluie. De la gare au port, je déambulai dans la ville triste, à l’âme envolée, aux fontaines éteintes. Des monuments à la gloire des splendeurs enfuies me contemplaient tristement. J’arrivai au port sans m’en rendre compte. Je m’assis au bord du quai, les yeux fixés sur l'horizon. Au loin était la mer, ici elle n'était plus. Mes pieds balançaient dans le vide, et sur la plage sans fin, se désolaient les bateaux, de bois ou de métal, vermoulus ou rouillés ; les plus proches n’étaient plus qu’à l’état de squelette. Plus loin, bien plus loin que portaient mes yeux, l'espoir ténu que la mer, la vie peut-être, existait encore, y avait transporté des embarcations encore valides. Mais le chemin jusqu'à l'eau était aux pêcheurs comme un calvaire qu'on descendrait, et leurs prières s'enfonçaient dans le sable sec.
Sur le chemin qui me ramenait vers l’hôtel, je croisai ça et là, des flaques d’eau saumâtre me rappelant l’invisible, et sur son socle de marbre, un pêcheur de bronze exhibant fièrement sa prise. Peut-être était-ce là le tout dernier poisson de la mer d’Aral. Demain, je rejoindrai les montagnes du Kirghizistan, aux sources lointaines de cette mer qui se meurt, et qui ne m’avait ramené aucun souvenir.