Une dame met à sécher le linge de la famille aux
fils tendus entre deux murs.
Un vieil homme sourit à ses plantes. Le chèvrefeuille a particulièrement
bien fleuri, cette année.
Des amis préparent un barbecue.
Des oiseaux se disputent les miettes abandonnées sur le muret.
Une querelle familiale, des cris, des pleurs.
Trois éternuements violents, et puis des rires.
Une jeune fille en bikini jaune se badigeonne à l’antisolaire.
Un jeune homme fait admirer ses plants de cannabis à ses amis.
Un couple d’âge mûr prend le soleil. Elle lit un essai philosophique;
lui, un polar.
Un chat évalue ses chances d'atteindre les oiseaux depuis son perchoir.
Elles sont nulles. Il continue néanmoins de les observer.
Un garçonnet enjambe la balustrade du quatrième étage.
Une petite fille a enfermé dehors sa grand-mère qui alterne menace et
cajolerie pour se faire ouvrir la porte.
Des bouchons sautent et le mousseux remplit les verres.
Un fils installe une parabole pour sa mère qui le noie sous les
recommandations de prudence et d'efficacité.
Un homme équipé de jumelles épie sa voisine.
Trois enfants jouent avec des pistolets à eau. Une femme leur rappelle
la règle : "pas dans la maison".
Un homme fume une cigarette puis cède sa place à sa femme. À
l’intérieur, le bébé pleure.
Deux jeunes gens s'embrassent langoureusement puis disparaissent à
l'intérieur.
Les oiseaux s’envolent, le chat reste là.
Le garçonnet saute en silence.
Sur une table, sous un parasol, un verre de limonade et un dessin
inachevé.
Un guitariste s’essaie à jouer « Tears in heaven ».
Un mouvement de fenêtre renvoie fugitivement un rayon de soleil sur le
chat qui sursaute.
Une femme hurle.
Une toupie en fin de course trébuche et s’affale.
Tout le quartier sent la viande grillée et les épices.
À la télévision, une équipe de foot marque un goal.
Des sirènes retentissent au loin, s’approchent, puis se taisent.
La guitare se tait.
Un à un, tous les personnages se taisent.
La grand-mère reste figée sur sa terrasse.
L’homme aux jumelles abandonne la jeune fille en bikini jaune.
Le mousseux tiédit dans les verres.
Un policier regarde en contrebas.
Le chat disparaît dans le silence.
vendredi 2 janvier 2015
mardi 30 septembre 2014
La loi de Murphy
Ça vous est déjà
arrivé de marcher dans la merde ? Un jour de pluie, sur des pavés bien
gras ? Ça dépend de la qualité de vos semelles, bien sûr, ça dépend du pas
dont vous arpentez ledit pavé. Mais si vous marchez dedans, il y a quand même
de grosses chances que cet étron abandonné là par le chien d’un humain
indélicat vous fasse déraper. S’ensuit alors, selon l’implacable loi de Murphy,
la large possibilité de tomber « côté confiture ». À ce stade, vous
pouvez augurer du reste de la journée...
Celle-là avait
pourtant bien commencé. Une agréable tiédeur s’insinuait à travers les mailles
du calendrier. Les nuits commençaient à être supportables, et les journées
douces. On était entre deux : ni la chaleur accablante d’août, ni le
mordant de février, ni les pluies glaciales de novembre. Cela aurait pu être
septembre ; c’était avril, c’était le printemps. Encouragés par la douceur
persistante, les arbres bourgeonnaient discrètement, et les gens aussi
semblaient déborder de sève. L’air était léger, les cravates dénouées, les
filles en top et mini-jupes, tout le monde voulait profiter de cet avant-goût
des beaux jours. C’était le matin du 30 ; demain, ce serait congé.
Ça faisait trois
ans que j’avais mes habitudes dans ce quartier, principalement sur cette place-ci,
mais sans exclusive. L’endroit était bon, à quelques mètres de la bouche du
métro. La dame du snack avait admis que je m’installe devant sa vitrine, et
même, me laissait parfois un petit quelque chose, un vieux sandwich qu’elle ne
vendrait plus, un café suspendu... Les magasins de la rue ralentissaient le pas
des passants dont certains m’apercevaient. Parmi ceux-là, l’un ou l’autre
fouille ses poches à la recherche d’une piécette, et parfois, en laisse tomber
une dans mon gobelet, de préférence sans me regarder. Ils sont déjà ailleurs
quand je prononce « merci ». Le regard, et la parole plus encore,
c’est l’exception.
Depuis un
moment, j’avais repéré les deux types, de l’autre côté de la rue. L’un portant
lunettes et chapeau de paille, et l’autre surtout, avec son invraisemblable
perruque, modèle Fellaini noir-jaune-rouge. Ils étaient tous deux vêtus de
cache-poussières, à la manière des étudiants à la Saint-V et leurs mains
étaient gantées de blanc, comme des magiciens. Ils buvaient leur bière tout en bavardant
sous le soleil. Je les vis traverser. Sans doute leurs canettes étaient-elles
vides, ou bien avaient-ils un petit creux, car ils se dirigeaient vers le
snack. Mais c’est devant moi qu’ils s’arrêtèrent en souriant.
– « Bonjour,
ça vous intéresserait, un petit job ? »
– « ‘
Faut voir... »
Bien sûr qu’il
faut voir. Les gens, ça ne doute de rien ; ils pensent qu'un clochard, c’est prêt à tout
accepter : repeindre la cuisine ou nettoyer le chiotte, pour
moitié moins cher qu’un Roumain ou un Arabe. En plus noir que noir, et sans
pourboire. Comme si la dèche effaçait la dignité.
– « Vous
offrez le coup ? » que je demandai pour les tester.
Chapeau-de-paille
sortit d’une poche de son cache poussière une bière fraiche —de marque—,
l’ouvrit et me l’offrit : « Santé ! » dit-il pendant que je
buvais une longue gorgée.
– « Alors,
ce job ? »
C’est Fellaini
qui répondit. Il me montra une petite sacoche en toile blanche. « Il
suffit de donner le contenu de ce sac au préposé du dernier guichet de cette
agence, là. » Il me désignait la banque, deux maisons plus loin, après la
librairie. L’idée, c’était de faire une farce à un copain —le guichetier. Il y
avait une histoire de pari, aussi.
– « Il
y a quoi, dans cette sacoche ? »
Il y plongea la
main et en sortit une boite à cigare et une enveloppe brune, et de sous son
pouce, comme par magie, apparut un billet bleu.
Je n’ai pas
toujours été à la cloche et des billets de vingt, il m’était arrivé d’en
claquer quelques-uns sur une journée, comme ça, pour me faire plaisir ou pour obéir
à la pub. J’ai suivi, somme toute, un parcours assez classique :
délocalisation, restructuration, chômage, divorce, formations bidon,
sanctions, exclusion, aide sociale, loyers trop chers... Et puis l’ennui de
jouer dans ces différents rôles. Tant qu’à n’être rien au monde, autant ne pas
faire semblant. J’ai bien eu un peu honte au début, mais ça passe vite.
Aujourd’hui, vingt euros, c’est parfois la récolte de trois, quatre
jours : tout un gâteau au chocolat quand je peine à me gagner le prix d’une
baguette. Tout un gâteau au chocolat de chez Wittamer ou Van Dender. Ce
jour-là, avec un billet de vingt euros, j’avais cru pouvoir me vautrer dans le
chocolat.
J’avais à peine
regardé la boite ; je pris le billet proposé et ils m’expliquèrent la suite :
Je devais —sans rien dire— déposer la boite et l’enveloppe dans le tiroir et
puis attendre que le tiroir revienne. Je reprenais l’enveloppe, je disais merci
et je m’en allais.
– « C’est tout ? Et s’il me
demande quelque chose ? »
– « Il
ne demandera rien. » répondit Chapeau-de-paille, péremptoire « Et
même s’il parle, ne lui répondez pas » ajouta l’autre. Ils m’entrainaient déjà
vers la banque. « Tenez. Prenez ceci. » dit Chapeau-de-paille en
dépliant d’un geste une canne d’aveugle qu’il avait pêchée dans sa poche.
L’emperruqué me mit des lunettes noires sur le nez.
– « Je
n’y vois rien ! » Ce devait être des verres de soudeur.
– « C’est
exprès. Il faut que vous ayez l’air d’un vrai aveugle. Tenez toujours votre
canne à la main. » Tout en en fixant la lanière autour de mon poignet,
Fellaini m’expliquait : « Si vous levez la tête et que vous regardez
vers le bas, vous voyez où vous mettez les pieds. Une fois que vous serez
rentré, vous allez droit jusqu’au mur. Le guichet sera sur votre gauche. »
Je cognai ma canne
contre la marche et pénétrai dans l’agence.
* *
*
Je fis tout
comme ils me l’avaient demandé. Il y avait même eu quelqu’un pour m’ouvrir la
porte à la sortie. J’ôtai mes lunettes et la lumière m’aveugla.
Chapeau-de-paille s’empara de la sacoche et jeta un coup d’œil dedans.
« Gagné ! » fit-il à l’adresse de son compagnon.
– « Il
l’a mérité ? » demanda celui-ci.
– « Pour
sûr ! »
Un nouveau
billet apparut entre le pouce et l’index de Fellaini. « Pourboire »
fit-il en souriant.
– « Il
faut qu’on y aille. » dit l’autre pendant que je prenais le billet.
– « Bien
joué, mon vieux ! » fit Fellaini en me tapotant l’épaule.
Puis, sans se
retourner, ils filèrent vers l’entrée du métro où ils disparurent. Ils
m’avaient laissé mon déguisement d’aveugle.
Je
récupérai ma place devant le snack, riche de quarante euros et j’en étais à me
demander où j’allais les dépenser quand le quartier se mit à hurler de sirènes.
En un instant, deux bagnoles de flics et un combi stoppèrent en un ballet
parfait face à la banque, interrompant la circulation, figeant les passants.
Des antigangs en surgirent, cagoulés, gilet-pare-ballisés et s’engouffrèrent
dans l’agence. Je regardais, hébété, tout ce cirque. Qu’est-ce qui avait bien
pu... ? Soudain, me vint l’idée que je ferais mieux de ne pas trainer là.
Je me mis à ramasser mes affaires et j’étais presque parti quand des flics
ressortirent, accompagnés d’un type en chemise et cravate. Se tournant vers
moi, il hurla en me pointant du doigt : « Là, là !
Lui ! » Aussitôt, je fus entouré par les gueules hargneuses de
trois mitraillettes.
* *
*
Les flics ne
furent pas longs à se convaincre que je n’étais qu’un lampiste. Ça m’avait fait
un choc quand ils m’ont montré la boite à cigare. Dedans, il y avait une
matière semblable à de la plasticine, reliée par deux fils à un
appareillage électrique qui faisait clignoter une lampe led. À l’envers du
couvercle, se trouvait un message : « Ne
bougez pas, ne dites rien. Remplissez l’enveloppe avec 25 000 euros et
renvoyez-moi le tiroir ou la bombe sautera. » Mon air bête avait dû
les renseigner bien plus que toutes mes dénégations et ils ne m’avaient gardé
que dans l’espoir que je leur fournisse une description de mes
« employeurs », mais moi, je n’avais vu que les billets, et leurs
déguisements qu’on avait trouvés dans un couloir du métro.
Le juge fut d’un
tout autre avis. Pour lui, j’étais bel et bien complice. Un complice crédule et
maladroit qui s’était fait doubler par plus malin que lui, sans doute, mais un
complice tout de même, et comme tel, à punir. On m’incarcéra donc à Forest pour
éviter que je ne m’évanouisse dans la nature. Un avocat vint me voir deux fois
et quand vint mon procès, je fus seul à comparaitre, mes « complices »
n’ayant jamais été retrouvés. On me condamna finalement pour recel à une peine
de prison qui collait juste au temps de ma préventive.
Printemps, été,
automne étaient passés ; une pluie glacée mêlée de neige tombait quand je
sortis de la maison d'arrêt. Le chien n’était pas passé là depuis plus d’un quart d’heure et sa
trace était encore fraiche quand je glissai dessus. Ça vous est déjà arrivé de
tomber dans la merde ? N’était l’odeur, on pourrait croire que vous vous
êtes vautré dans le chocolat...
lundi 24 juin 2013
Polaroïd
Autour de
moi, un monde de sable. Sous mes pieds nus, un sol brûlant qui se dérobe à
chaque pas. Mon chapeau de toile peine à me protéger d’un soleil torride
traitreusement atténué par le vent. J'ai chaud, j’ai ma pelle à la main et
j'avance. Depuis combien de temps ? Je l'ignore. J'avance en évitant les corps
étendus autour de moi et les murailles de toile parfois dressées entre moi et
l'horizon. D'autres comme moi errent ou semblent au contraire absorbés dans
leur travail. Ils creusent, entassent, emplissent et vident des seaux. L'air
est saturé d’iode, mais aussi d'odeurs, grasses et sucrées. Le vent charrie des
cris, des voix et par delà, ce grondement sourd et incessant qui nous avait
happés dès notre arrivée. Dans l'azur, virevoltent des oiseaux chamarrés qui
rivalisent d'adresse. Planant en altitude, d’un coup ils piquent vers le sol
avant d’infléchir leur course au dernier moment et remonter au zénith. Je les
observe, fasciné.
Avant de reprendre mon périple, je me retourne un instant. Mickey, où
est Mickey ? Il a disparu. Depuis quand nous sommes-nous perdus de vue ? Je me
retourne et me retourne encore, je ne sais plus d’où je viens. Même si j’en
avais la présence d’esprit, je ne pourrais pas retrouver mes traces, englouties
par le sable. Je reste là, un instant, interdit, et tout à coup, prenant
conscience de ma solitude, je hurle. Je suis seul au monde et je hurle. Bien
sûr, les autres me regardent, mais ils ne peuvent rien pour moi. J’en viens à
pleurer. Et soudain la claque survient, paf ! C'est ma mère qui est là. Je ne
l’ai pas vue arriver. Elle hurle presque aussi fort que moi : « Petit imbécile
! Je t'avais pourtant bien dit de ne pas t'éloigner du grand panneau Mickey ! »
C'est bon de savoir comme elle m'aime ; je hurle encore, il faut qu'elle le
sache ! Sa main ferme sur ma menotte me ramène prestement au campement où
m’attendent banane, biscuits et biberon d’eau. Ça tombe bien : j'ai soif
d'avoir tant hurlé.
mercredi 27 mars 2013
La mort d'Aral
Ça faisait au moins cinq ans que mon frère m’invitait dans sa
retraite du Kirghizistan. Il avait fallu la mort de notre père pour m’y
contraindre. Mon aîné n’avait pas pu se déplacer de son exil, et il m’était
revenu de régler les problèmes de succession. Nous aurions pu passer par des
notaires, mais l’occasion était trop belle de nous retrouver. J’allais donc,
entre autres, chercher sa signature. Les liquidités de l’héritage me permettant
de prendre le temps, j’avais résolu de faire le voyage en train, et de faire un
détour pour contempler cette ville noyée dans le désert où notre père jadis,
nous avait amenés.
En sortant de la gare, je m’étais installé pour deux nuits dans un
ancien palace. Une chambre aux murs jaune-vert m’accueillit, aux tapis usés et
aux fenêtres garnies de persiennes. Je pris une douche desservie par une
plomberie bruyante et anémiée avant de descendre prendre un repas cosmopolite
standard au restaurant de l’hôtel. Après quoi, je m’endormis dans un lit trop
grand, bercé par la version russe de « Dr House ».
Le lendemain, comme la veille et toujours, le ciel était bleu et
silencieux, traversé seulement de quelques cumulus qui n’amèneraient aucune
pluie. De la gare au port, je déambulai dans la ville triste, à l’âme envolée,
aux fontaines éteintes. Des monuments à la gloire des splendeurs enfuies me
contemplaient tristement. J’arrivai au port sans m’en rendre compte. Je m’assis
au bord du quai, les yeux fixés sur l'horizon. Au loin était la mer, ici elle
n'était plus. Mes pieds balançaient dans le vide, et sur la plage sans fin, se
désolaient les bateaux, de bois ou de métal, vermoulus ou rouillés ; les plus
proches n’étaient plus qu’à l’état de squelette. Plus loin, bien plus loin que
portaient mes yeux, l'espoir ténu que la mer, la vie peut-être, existait
encore, y avait transporté des embarcations encore valides. Mais le chemin
jusqu'à l'eau était aux pêcheurs comme un calvaire qu'on descendrait, et leurs
prières s'enfonçaient dans le sable sec.
Sur le chemin qui me ramenait
vers l’hôtel, je croisai ça et là, des flaques d’eau saumâtre me rappelant
l’invisible, et sur son socle de marbre, un pêcheur de bronze exhibant
fièrement sa prise. Peut-être était-ce là le tout dernier poisson de la mer
d’Aral. Demain, je rejoindrai les montagnes du Kirghizistan, aux sources
lointaines de cette mer qui se meurt, et qui ne m’avait ramené aucun souvenir.
mardi 26 mars 2013
vendredi 8 mars 2013
Midi au nord
Le train s'est figé le long du quai. La porte s'ouvre et Leila est immédiatement happée par le brouhaha
et l'épaisse chaleur de l'après-midi qui contrastent avec l'atmosphère douce et
feutrée de son compartiment. Comme elle ne bouge pas, les voyageurs derrière
elle ne l'attendent plus et la contournent pour descendre dans cette gare
étrangère. Le chef de train avait annoncé « Bruxelles-gare du Midi »,
Nassim lui avait dit : « Je viendrai te chercher à la gare du Midi ».
Pourtant, elle hésite, comme si ce petit escalier la coupait du monde derrière
elle plus sûrement que l’embarquement dans l’avion pour Paris, tôt ce matin, à
Oran. Elle pense qu’elle va peut-être passer ici cinq ans de sa vie. « Si
longtemps ? » « Le temps qu’il faudra ; un master en
psychologie, ça ne se décroche pas comme à la foire » avait répondu Nassim.
Elle s'était demandé si ses condisciples l’appelleraient entre elles Leila
l’Algérienne ou Leila l’a... Un contrôleur arrive, qui se méprend sur son
hésitation. « Vous avez besoin d’aide, Mademoiselle ? » Elle dit
« Non », elle dit « Non, merci. » Non, elle n’a pas besoin
d’aide. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Elle tâte de la semelle l’arête de
l’escalier qui s’amorce et, empoignant sa valise, elle franchit les deux
marches qui la séparaient encore de la Belgique. Elle fait encore deux pas pour
s’éloigner du train, et elle s’immobilise.
Autour d'elle, elle perçoit les allées et venues des voyageurs
pressés ou désinvoltes, une lointaine odeur de pâtisserie, un peu écœurante, et
la chaleur toujours. Nassim lui avait pourtant dit : « Il fait
chaud », mais elle était quand même partie avec son fantasme de ville du
nord, froide et pluvieuse. Et la voilà, seule, qui transpire sous son
imperméable. On annonce en français et dans une langue qu'elle ne comprend pas,
les départs de trains pour des villes dont elle n'a jamais entendu parler.
Leila reste immobile, la main sur la poignée télescopique de sa valise, le
visage vers le haut, à l'affût du moindre signe. Elle aurait dû appeler Nassim,
lui dire le numéro du wagon. Elle l'imagine arpentant tout le quai,
bousculant les passants. Ça ne servirait plus à rien d’appeler maintenant, elle
ne sait pas où elle est. Alors, elle attend. Elle a confiance. Nassim viendra.
Il vient toujours. Il a toujours été là.
Alors, quand deux mains se
posent sur ses yeux, quand une voix derrière elle fait : « Coucou, c'est qui ? », elle sait. Une seule personne peut se permettre cela, peut l'oser, a
suffisamment d'humour, suffisamment d’amour. Elle se retourne. Elle a reconnu la voix, bien sûr. Elle se retourne, lentement. Elle a lâché la
valise. Ses doigts sont déjà sur le visage. Elle explore, elle cherche. Il n’y
a rien à trouver, elle sait. Ses pouces palpent la broussaille des sourcils,
s’égarent un peu sur le front, puis descendent le long du nez. Les autres
doigts vont des tempes aux pommettes en contournant les yeux, puis descendent
vers les joues. Il est rasé d’hier. Il est toujours
rasé d’hier. Mais comment fait-il ? Elle s’attarde un peu sur la
bouche ; les lèvres sont sèches et elle sent le sourire qu’elles forment.
Elle murmure : « petit frère ».
Alors seulement, elle se
jette dans ses bras et l’enlace, et ses yeux qui n’ont jamais rien vu,
pleurent, pleurent cette peine si longtemps retenue autant que la joie des
retrouvailles. « Petit frère » dit-elle encore, chantant presque. « Petit
frère » Nassim se laisse submerger par la tendresse de sa sœur. Il la
serre contre lui, à sentir battre son cœur. « Si longtemps, si longtemps »
dit-elle. « Si longtemps », répond-il.
Doucement, ils se séparent,
et Nassim maintient sa cadette à bout de bras pour la contempler.
Il pense : « Les photos et internet, ça ne remplace pas ça. »
Elle pense : « Il me regarde. »
Il pense : « Petite sœur, tu vas faire des ravages, ici. Il faudra que je te protège de ton sourire. »
Elle pense qu’il fait de plus en plus chaud sous cet imper. Il s’en aperçoit soudain : « Mais qu’est-ce que tu fais avec cet imperméable ? Je t’avais dit qu’il ferait chaud », la gronde-t-il. « Tu ne m’écoutes jamais. » Non, elle n’écoute jamais. Et pourtant, elle se laisse bercer par cette fausse colère qui lui rappelle son enfance. Elle se laisse débarrasser. Elle se laisse faire. Il a pris son imper, il a empoigné la valise d’où dépasse d’une des poches, la canne blanche pliée en quatre. Elle n’en a plus besoin. Elle n’a plus qu’à s’accrocher au bras de son frère et à mettre ses pas dans les siens.
Il pense : « Les photos et internet, ça ne remplace pas ça. »
Elle pense : « Il me regarde. »
Il pense : « Petite sœur, tu vas faire des ravages, ici. Il faudra que je te protège de ton sourire. »
Elle pense qu’il fait de plus en plus chaud sous cet imper. Il s’en aperçoit soudain : « Mais qu’est-ce que tu fais avec cet imperméable ? Je t’avais dit qu’il ferait chaud », la gronde-t-il. « Tu ne m’écoutes jamais. » Non, elle n’écoute jamais. Et pourtant, elle se laisse bercer par cette fausse colère qui lui rappelle son enfance. Elle se laisse débarrasser. Elle se laisse faire. Il a pris son imper, il a empoigné la valise d’où dépasse d’une des poches, la canne blanche pliée en quatre. Elle n’en a plus besoin. Elle n’a plus qu’à s’accrocher au bras de son frère et à mettre ses pas dans les siens.
–
Viens.
On va déposer tes affaires à notre kot et puis on fera ce que tu voudras.
–
Notre
quoi ?
–
Leila,
je t’ai déjà expliqué cent fois ce qu’était un « kot » à Bruxelles.
Il prononce
« Brusselles » comme tout le monde, ici. Leila sourit. Elle n’est
plus à l’étranger, dans la ville froide du nord. Elle est chez son « petit
frère » Nassim. Il lui racontera tout. Bientôt, elle connaitra
« Brusselles » par cœur grâce à lui, comme elle a appris la moindre
ruelle d’Oran ; il lui racontait tout. Il lui racontera tout.
–
Même
Manneken-pis ?
–
Même
Manneken-pis.
vendredi 22 février 2013
Les aiguilles de la montre
Il fait son tour. Le bâtiment est carré, avec un petit jardin au milieu.
À la belle saison, on y installe des chaises. Ce n’est plus maintenant la belle
saison ; c’était... Il fait son tour. Le bâtiment est carré. Il y a quatre
couloirs. À droite, ce sont les chambres ; quand il marche dans le sens
des aiguilles, bien sûr. Non, à gauche ! à gauche, ce sont les chambres. À
droite, c’est le jardin ; à droite. Il fait son tour. Entre chaque
chambre, il y a des tableaux ; des taches de couleurs, des paysages, des
portraits, une montre fondue, une pipe.
À chaque coin du carré, il y a un bureau-infirmerie et... Et puis, il y a
le Grand Coin. Le Grand Coin, c’est l’accueil. On ne sort pas ici. On entre. Le
lundi, on entre. Quand il y a un nouveau, c’est le lundi, à l’accueil. Il y a
toujours du monde à l’accueil, même le soir. Derrière le comptoir, il y a des
écrans sur lesquels on voit les couloirs.
Au Grand Coin, il s’arrête. Il entre un instant dans l’alcôve et il
regarde les écrans. Il y voit des infirmières passer d’une chambre à l’autre.
Il cherche la sienne sans la trouver. On le chasse gentiment : « M.
Louis, vous ne pouvez pas rester ici. Vous êtes dans le chemin. » Il s’en
va. Il fait son tour. Dans chaque couloir, il y a une horloge. Il marche dans
le sens des aiguilles. Il est bientôt midi. Il y a quatre coins : le Grand
Coin, les bureaux et... la Grande Salle. La salle qui sert de réfectoire et de
salle communautaire.
Une cloche retentit dans tous les couloirs et à tous les coins ; des
pensionnaires sortent de leurs chambres et se dirigent vers le réfectoire. Des
aides-soignantes font le tour des couloirs. Elles entrent dans les chambres, en
ressortent en poussant des fauteuils roulants.
M. Louis fait son tour, il passe devant le coin de la Grande Salle. Il va
pour continuer, mais il est intercepté par une infirmière : « Par
ici, M. Louis. C’est l’heure de manger. » On le prend par le coude, on
l’installe « Voilà votre table. » C’est une table de six.
Immédiatement, les assiettes sont remplies. Les convives de M. Louis sont déjà
en train de piocher dans la saucisse-purée, alors il les imite. Il entend autour
de lui les conversations, mais sans pouvoir s’y accrocher. On enlève les
assiettes. Au dessert, il y a du flan au caramel, avec une petite madeleine. Après
avoir vidé leurs bols, les uns s’en retournent vers leurs chambres, les autres
attendent les activités de l’après-midi au salon. M. Louis ne participe plus
aux activités communes, il va faire son tour. En sortant de la grande salle, il
prend à gauche. Côté jardin, la pluie tape au carreau. Il s’arrête aux tableaux
du couloir ; des paysages, des portraits, une montre fondue, une pipe.
Mais pourquoi est-il écrit : « Ceci n’est pas une pipe » ? Pour qui me prend-on ? Bien sûr que
c’est... bien sûr...
Tout à coup, M. Louis ne sait plus. Si ce n’est pas une pipe, qu’est-ce
que c’est ? Il reste là, incrédule et perplexe ; il se sent... Il sent quelque chose d’inhabituel. Une
humidité chaude, de son entrejambe à ses mules. M. Louis s’est oublié debout,
dans son pyjama. Devant le tableau, il pleure : qu’est-ce qu’il fait là, perdu
entre deux coins ? Une infirmière l’a repéré. Elle le prend doucement par
les épaules et l’amène à sa chambre ; elle va le changer, le nettoyer, et
puis, elle fera son rapport au neurologue.
Il sait déjà tout. Ça fait un moment que M. Louis est à l’avant-dernier
stade. S’il ne se maitrise plus, bientôt, il faudra le mettre à la sonde et
sous perfusion. Et puis...
Demain, M. Louis fera son tour. Dans le sens des aiguilles de la montre.
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