mardi 26 mars 2013
vendredi 8 mars 2013
Midi au nord
Le train s'est figé le long du quai. La porte s'ouvre et Leila est immédiatement happée par le brouhaha
et l'épaisse chaleur de l'après-midi qui contrastent avec l'atmosphère douce et
feutrée de son compartiment. Comme elle ne bouge pas, les voyageurs derrière
elle ne l'attendent plus et la contournent pour descendre dans cette gare
étrangère. Le chef de train avait annoncé « Bruxelles-gare du Midi »,
Nassim lui avait dit : « Je viendrai te chercher à la gare du Midi ».
Pourtant, elle hésite, comme si ce petit escalier la coupait du monde derrière
elle plus sûrement que l’embarquement dans l’avion pour Paris, tôt ce matin, à
Oran. Elle pense qu’elle va peut-être passer ici cinq ans de sa vie. « Si
longtemps ? » « Le temps qu’il faudra ; un master en
psychologie, ça ne se décroche pas comme à la foire » avait répondu Nassim.
Elle s'était demandé si ses condisciples l’appelleraient entre elles Leila
l’Algérienne ou Leila l’a... Un contrôleur arrive, qui se méprend sur son
hésitation. « Vous avez besoin d’aide, Mademoiselle ? » Elle dit
« Non », elle dit « Non, merci. » Non, elle n’a pas besoin
d’aide. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Elle tâte de la semelle l’arête de
l’escalier qui s’amorce et, empoignant sa valise, elle franchit les deux
marches qui la séparaient encore de la Belgique. Elle fait encore deux pas pour
s’éloigner du train, et elle s’immobilise.
Autour d'elle, elle perçoit les allées et venues des voyageurs
pressés ou désinvoltes, une lointaine odeur de pâtisserie, un peu écœurante, et
la chaleur toujours. Nassim lui avait pourtant dit : « Il fait
chaud », mais elle était quand même partie avec son fantasme de ville du
nord, froide et pluvieuse. Et la voilà, seule, qui transpire sous son
imperméable. On annonce en français et dans une langue qu'elle ne comprend pas,
les départs de trains pour des villes dont elle n'a jamais entendu parler.
Leila reste immobile, la main sur la poignée télescopique de sa valise, le
visage vers le haut, à l'affût du moindre signe. Elle aurait dû appeler Nassim,
lui dire le numéro du wagon. Elle l'imagine arpentant tout le quai,
bousculant les passants. Ça ne servirait plus à rien d’appeler maintenant, elle
ne sait pas où elle est. Alors, elle attend. Elle a confiance. Nassim viendra.
Il vient toujours. Il a toujours été là.
Alors, quand deux mains se
posent sur ses yeux, quand une voix derrière elle fait : « Coucou, c'est qui ? », elle sait. Une seule personne peut se permettre cela, peut l'oser, a
suffisamment d'humour, suffisamment d’amour. Elle se retourne. Elle a reconnu la voix, bien sûr. Elle se retourne, lentement. Elle a lâché la
valise. Ses doigts sont déjà sur le visage. Elle explore, elle cherche. Il n’y
a rien à trouver, elle sait. Ses pouces palpent la broussaille des sourcils,
s’égarent un peu sur le front, puis descendent le long du nez. Les autres
doigts vont des tempes aux pommettes en contournant les yeux, puis descendent
vers les joues. Il est rasé d’hier. Il est toujours
rasé d’hier. Mais comment fait-il ? Elle s’attarde un peu sur la
bouche ; les lèvres sont sèches et elle sent le sourire qu’elles forment.
Elle murmure : « petit frère ».
Alors seulement, elle se
jette dans ses bras et l’enlace, et ses yeux qui n’ont jamais rien vu,
pleurent, pleurent cette peine si longtemps retenue autant que la joie des
retrouvailles. « Petit frère » dit-elle encore, chantant presque. « Petit
frère » Nassim se laisse submerger par la tendresse de sa sœur. Il la
serre contre lui, à sentir battre son cœur. « Si longtemps, si longtemps »
dit-elle. « Si longtemps », répond-il.
Doucement, ils se séparent,
et Nassim maintient sa cadette à bout de bras pour la contempler.
Il pense : « Les photos et internet, ça ne remplace pas ça. »
Elle pense : « Il me regarde. »
Il pense : « Petite sœur, tu vas faire des ravages, ici. Il faudra que je te protège de ton sourire. »
Elle pense qu’il fait de plus en plus chaud sous cet imper. Il s’en aperçoit soudain : « Mais qu’est-ce que tu fais avec cet imperméable ? Je t’avais dit qu’il ferait chaud », la gronde-t-il. « Tu ne m’écoutes jamais. » Non, elle n’écoute jamais. Et pourtant, elle se laisse bercer par cette fausse colère qui lui rappelle son enfance. Elle se laisse débarrasser. Elle se laisse faire. Il a pris son imper, il a empoigné la valise d’où dépasse d’une des poches, la canne blanche pliée en quatre. Elle n’en a plus besoin. Elle n’a plus qu’à s’accrocher au bras de son frère et à mettre ses pas dans les siens.
Il pense : « Les photos et internet, ça ne remplace pas ça. »
Elle pense : « Il me regarde. »
Il pense : « Petite sœur, tu vas faire des ravages, ici. Il faudra que je te protège de ton sourire. »
Elle pense qu’il fait de plus en plus chaud sous cet imper. Il s’en aperçoit soudain : « Mais qu’est-ce que tu fais avec cet imperméable ? Je t’avais dit qu’il ferait chaud », la gronde-t-il. « Tu ne m’écoutes jamais. » Non, elle n’écoute jamais. Et pourtant, elle se laisse bercer par cette fausse colère qui lui rappelle son enfance. Elle se laisse débarrasser. Elle se laisse faire. Il a pris son imper, il a empoigné la valise d’où dépasse d’une des poches, la canne blanche pliée en quatre. Elle n’en a plus besoin. Elle n’a plus qu’à s’accrocher au bras de son frère et à mettre ses pas dans les siens.
–
Viens.
On va déposer tes affaires à notre kot et puis on fera ce que tu voudras.
–
Notre
quoi ?
–
Leila,
je t’ai déjà expliqué cent fois ce qu’était un « kot » à Bruxelles.
Il prononce
« Brusselles » comme tout le monde, ici. Leila sourit. Elle n’est
plus à l’étranger, dans la ville froide du nord. Elle est chez son « petit
frère » Nassim. Il lui racontera tout. Bientôt, elle connaitra
« Brusselles » par cœur grâce à lui, comme elle a appris la moindre
ruelle d’Oran ; il lui racontait tout. Il lui racontera tout.
–
Même
Manneken-pis ?
–
Même
Manneken-pis.
vendredi 22 février 2013
Les aiguilles de la montre
Il fait son tour. Le bâtiment est carré, avec un petit jardin au milieu.
À la belle saison, on y installe des chaises. Ce n’est plus maintenant la belle
saison ; c’était... Il fait son tour. Le bâtiment est carré. Il y a quatre
couloirs. À droite, ce sont les chambres ; quand il marche dans le sens
des aiguilles, bien sûr. Non, à gauche ! à gauche, ce sont les chambres. À
droite, c’est le jardin ; à droite. Il fait son tour. Entre chaque
chambre, il y a des tableaux ; des taches de couleurs, des paysages, des
portraits, une montre fondue, une pipe.
À chaque coin du carré, il y a un bureau-infirmerie et... Et puis, il y a
le Grand Coin. Le Grand Coin, c’est l’accueil. On ne sort pas ici. On entre. Le
lundi, on entre. Quand il y a un nouveau, c’est le lundi, à l’accueil. Il y a
toujours du monde à l’accueil, même le soir. Derrière le comptoir, il y a des
écrans sur lesquels on voit les couloirs.
Au Grand Coin, il s’arrête. Il entre un instant dans l’alcôve et il
regarde les écrans. Il y voit des infirmières passer d’une chambre à l’autre.
Il cherche la sienne sans la trouver. On le chasse gentiment : « M.
Louis, vous ne pouvez pas rester ici. Vous êtes dans le chemin. » Il s’en
va. Il fait son tour. Dans chaque couloir, il y a une horloge. Il marche dans
le sens des aiguilles. Il est bientôt midi. Il y a quatre coins : le Grand
Coin, les bureaux et... la Grande Salle. La salle qui sert de réfectoire et de
salle communautaire.
Une cloche retentit dans tous les couloirs et à tous les coins ; des
pensionnaires sortent de leurs chambres et se dirigent vers le réfectoire. Des
aides-soignantes font le tour des couloirs. Elles entrent dans les chambres, en
ressortent en poussant des fauteuils roulants.
M. Louis fait son tour, il passe devant le coin de la Grande Salle. Il va
pour continuer, mais il est intercepté par une infirmière : « Par
ici, M. Louis. C’est l’heure de manger. » On le prend par le coude, on
l’installe « Voilà votre table. » C’est une table de six.
Immédiatement, les assiettes sont remplies. Les convives de M. Louis sont déjà
en train de piocher dans la saucisse-purée, alors il les imite. Il entend autour
de lui les conversations, mais sans pouvoir s’y accrocher. On enlève les
assiettes. Au dessert, il y a du flan au caramel, avec une petite madeleine. Après
avoir vidé leurs bols, les uns s’en retournent vers leurs chambres, les autres
attendent les activités de l’après-midi au salon. M. Louis ne participe plus
aux activités communes, il va faire son tour. En sortant de la grande salle, il
prend à gauche. Côté jardin, la pluie tape au carreau. Il s’arrête aux tableaux
du couloir ; des paysages, des portraits, une montre fondue, une pipe.
Mais pourquoi est-il écrit : « Ceci n’est pas une pipe » ? Pour qui me prend-on ? Bien sûr que
c’est... bien sûr...
Tout à coup, M. Louis ne sait plus. Si ce n’est pas une pipe, qu’est-ce
que c’est ? Il reste là, incrédule et perplexe ; il se sent... Il sent quelque chose d’inhabituel. Une
humidité chaude, de son entrejambe à ses mules. M. Louis s’est oublié debout,
dans son pyjama. Devant le tableau, il pleure : qu’est-ce qu’il fait là, perdu
entre deux coins ? Une infirmière l’a repéré. Elle le prend doucement par
les épaules et l’amène à sa chambre ; elle va le changer, le nettoyer, et
puis, elle fera son rapport au neurologue.
Il sait déjà tout. Ça fait un moment que M. Louis est à l’avant-dernier
stade. S’il ne se maitrise plus, bientôt, il faudra le mettre à la sonde et
sous perfusion. Et puis...
Demain, M. Louis fera son tour. Dans le sens des aiguilles de la montre.
dimanche 17 février 2013
Lucille
C’est jeudi, les parents de Lucille sont
très occupés, alors c’est grand-père Louis qui vient attendre sa petite-fille à
la grille de l’école. Il fait doux, ils vont passer par le parc : il a pris un
ballon. Mais dans la cohue des enfants qui se bousculent pour retrouver leurs
parents, Louis ne reconnait pas Lucille. Plus loin, il la voit shootant dans
les plaques de sable qui trainent sur le bitume de la cour, se dirigeant
mollement vers la sortie. Elle finit par arriver presque dernière, et Louis
voit bien que quelque chose ne va pas.
– « Tu vas user tes semelles à force
de trainer des pieds comme ça. » lui dit Louis pour dire quelque chose.
– « ’M’en fiche » dit Lucille
pour dire qu’elle s’en fiche.
– « Ah… » fait Louis. « J’ai
quand même droit à un bisou ? »
De mauvaise grâce, Lucille s’exécute.
Avec mauvaise conscience aussi : elle sait bien que ce n’est pas la faute de
son grand-père Louis si…, si…, si quoi ? Elle n’a pas envie d’y penser.
Oui mais voilà, ça dure depuis qu’elle s’est disputée avec Alice. Madame Julie
les avait punies toutes les deux parce qu’elles bavardaient et Alice n’avait
rien trouvé de mieux à répondre que « C’est pas moi, c’est Lucille M’dame ! »
À la récré, Lucille lui a dit que ça ne
se faisait pas de raccuser, surtout ses amies ! Que sa maman le lui avait
toujours dit. Mais Alice avait répondu « T’es trop nulle » et Lucille,
« La nulle, c’est toi. T’es plus mon amie ! » Et elles s’étaient
tourné le dos pour la vie entière. Alors, elle n’a pas envie, mais elle y pense
tout le temps depuis ce matin. Elle est triste, elle est en colère. Et elle a
mal au ventre en pensant que bientôt c’est son anniversaire et qu’Alice ne sera
pas là.
Le temps de penser à tout ça, ils sont
déjà au parc, et son grand-père de son côté a cogité également.
– « C’est parce que Maman est allée à l’hôpital ? »
Lucille hausse vivement les épaules. Même
Grand-père dit des bêtises aujourd’hui : Papa et Maman sont à l’hôpital parce
que maman attend un petit frère et “qu’il faut faire des examens, c’est pas
grave.”
Le haussement d’épaules rassure
Louis : ce qui tracasse sa petite-fille est sûrement très grave, mais ça
ressemble fort à des choses connues.
– « Tu sais ce que ta grand-mère
faisait quand ta maman était triste ? »
– « …? »
– « Elle lui racontait une histoire. »
Lucille ne dit toujours rien, mais elle
trouve extraordinaire que cette grand-mère qu’elle n’a jamais connue ait fait
la même chose que ce que Maman fait avec elle. Quand ça ne va pas, Maman prend
toujours le temps de lui raconter une histoire. Et aujourd’hui, Elle n’est pas là !
Qui va la consoler de sa dispute avec Alice ? Lucille aimerait bien
continuer à bouder, à être triste. Quand même, ça la chipote cette grand-mère
raconteuse d’histoires, alors elle demande : « Quel genre ? »
– « Je ne sais pas moi, Sans doute des
histoires de Martine. »
– « Ça, ça m’étonnerait. Maman, elle
n’aime pas Martine, elle trouve ça nul. »
– « Tiens ! » fait Louis qui
a un autre souvenir. « Alors, elle te lit quoi, Maman ? »
Lucille réfléchit à tous les livres que Maman
lui a lus, et qu’elle commence à lire toute seule. Des histoires pour les jours
de pluie, des histoires pour rire, des histoires pour dormir, des histoires
pour les “bobos de tristesse”. C’est bien de ça qu’elle aurait besoin
aujourd’hui. Elle pense à “L’ile des Zertes”, à “La soupe aux cailloux”, aux “3
brigands”... Pourquoi, tout d’un coup lâche-t-elle « Le Petit
Prince » ?
– « Qu’est-ce que ça
raconte ? » demande Louis.
Alors Lucille raconte le Petit Prince
quittant son astéroïde, passant de planète en planète, y rencontrant les gens
les plus bizarres avant d’atterrir sur la Terre.
– « Tiens, fait Grand-père. Et
pourquoi a-t-il quitté son astéroïde ? »
– « Parce qu’il s’est disputé
avec... » Mais Lucille ne termine pas sa phrase. « Parce qu’il s’est
disputé avec son amie » pense-t-elle.
– « Grand-Père, tu t’es déjà
disputé ? » demande-t-elle soudain.
– « Bien sûr. »
– « Oui, mais disputé très fort avec
quelqu’un que tu aimes très fort ? »
Louis réfléchit. « Il y avait une
fille quand j’étais à l’école, commence-t-il, On faisait tout ensemble. Nos
devoirs, nos leçons, les Scouts... Parfois même, on trichait ensemble aux
interros.... Ce n’est pas nécessaire de répéter ça à tes parents, ajoute-t-il,
ayant surpris le regard ébahi de sa petite-fille. Un jour justement, le prof
nous fait venir près de lui et comme on avait exactement les mêmes fautes, il
demande qui a copié sur l’autre. Et la voilà qui répond : C’est pas moi.»
– « Mais si c’était ton amie, elle ne
pouvait pas dire ça ! »
– « Pourquoi pas ? Elle ne
voulait pas être punie, elle a eu peur, et elle a tout simplement été plus
rapide que moi. Mais ça, je ne l’ai pas compris tout de suite, alors j’ai
commencé par lui en vouloir très fort. C’est seulement quand je n’ai plus été
en colère qu’on a pu s’expliquer, et se réconcilier... Heureusement, sinon tu
ne serais pas là. »
Lucille ne remarque pas l’allusion. Mais
elle sait que demain, elle ira tout de suite vers Alice pour jouer avec elle.
– « Bon, alors on joue au
foot ? » lâche-t-elle pour finir.
vendredi 15 février 2013
Jeanine
Ta page d’écriture quotidienne passe
toujours par les mêmes angoisses, la même torture : Écrire ?
Pourquoi ? Pour qui ? Tu es assis devant ta feuille blanche à guetter
l’idée qui ne vient pas. Écrire ? Quoi ? Tu sens ton estomac se contracter.
Peut-être qu’avaler quelque chose te ferait du bien ? Non ! Surtout,
rester concentré. Pourtant, il y a, dans le tiroir, dissimulé entre le paquet
de spéculoos et les boules de gomme, 125 grammes de provocation à l’état pur.
Habillés de carton et d’aluminium, 125 grammes d’un habile mélange d’éclats de
noisettes et de "Noir de Noir" ; noir, comme ta feuille est
blanche.
Il le sait, lui, que tu ne résisteras
pas. Il te connait. « Juste un petit morceau ». Il guette ta première
faiblesse, ta première lâcheté, celle qui justifiera toutes les autres. C’est
seulement une question de temps. Tu te lèves sans y penser, tu arrives à la
cuisine. Tu passes devant le tiroir. Il suffirait... Mais non ! Tu vas à
l’évier. Tu te sers un verre d’eau. C’est bon, l’eau, c’est sain. Ça élimine
les toxines, les graisses, les sucres.
Tu retournes à ton bureau et à ta feuille
blanche. Tu te forces à écrire. Trois mots. « Choc ; au ;
lit ». D’où te vient cette inspiration vaguement érotique ?
Aphrodite ? Vénus ?... Jeanine ! C’est elle qui disait
« pas de chocolat ; pas de choc au lit ! ». Elle t’avait
initié au plaisir. À tous les plaisirs. Avant de la connaitre, tu avalais ta
barrette presque sans la déballer. Elle t’avait expliqué : « Le chocolat,
c’est comme l’amour : ça doit se déguster. Du bout des lèvres, du bout des
dents. Il doit fondre sous la langue et faire exploser tes papilles. » Tu
te souviens de votre premier baiser. Elle t’avait chipé un bout de ta
tablette et l’avait mis en bouche, laissant dépasser un petit coin ;
chocolat noir entre ses dents blanches. « Reprends-le, si tu
peux ! » Vous aviez fini la tablette sous la couette. Des miettes
avaient taché les draps blancs du lit. Blancs, comme ta feuille.
Du fond de son tiroir, il se fait plus
pressant. Il te susurre à l’oreille : « Laisse-moi t’aider,
t’inspirer. Ta feuille blanche, je pourrais t’aider, moi, à la féconder. Elle
est partie, Jeanine. Elle voulait un enfant de toi, et tu ne pouvais pas. Elle
est partie. Mais elle t’a laissé le meilleur d’elle-même : son gout pour les
bonnes choses. C’est elle qui m’a mis dans le tiroir, tu sais ? Me
prendre, ce serait un peu comme la prendre, elle ; la reconquérir. C'est
pour elle que tu écris. »
Tu te relèves, tu vas au tiroir.
Peut-être qu’un petit bout de te mettrait en train ? « Rien qu’un
morceau » penses-tu. « Rien qu’un morceau » dit-il. Fébrilement,
tu déchires l’emballage. Tu as déjà le morceau en bouche en arrivant à ta
table. À peine assis, tu en attaques un second. Le gout amer du chocolat noir
se confond avec celui de la défaite. Un troisième... Une vague de nausée te
submerge ; le paquet est vide, la feuille est griffonnée de quelques mots sans
valeur et Jeanine est partie.
mercredi 23 janvier 2013
mercredi 16 janvier 2013
Le silence des mouches
Un jour, les mouches
disparurent. Comme ça, sans prévenir. On ne le remarqua pas tout de suite :
c'était déjà l'automne. Mais quand il apparut qu'aux antipodes, elles n’étaient
pas revenues avec le printemps, on fit quelques recherches avant de se résoudre
à l'accepter; les mouches avaient bel et bien disparu de la terre. Il y eut peu
de gens pour s’en plaindre. On ne voyait pas qui cette absence pouvait gêner,
en dehors des scénaristes des « Experts », de quelques insectivores
ou des enculeurs de mouches. Les scientifiques, quant à eux, étaient
interloqués. Ils gardaient bien encore quelques spécimens dans leurs
laboratoires, mais ceux-ci ne se reproduisaient plus, si bien qu'au bout de
quelques semaines, les biologistes n'eurent plus aucun diptère à se mettre sous
le microscope.
Lorsque l'on s’aperçut que
d’autres insectes manquaient à l’appel, ce ne furent pas seulement les poètes
qui pleurèrent la disparition des papillons et des libellules ; les
agriculteurs constatèrent rapidement que les récoltes ne donnaient rien. Les
insectes pollinisateurs, abeilles en tête, avaient suivi le mouvement. Les
fleurs fanaient stérilement comme les bouses de vache abandonnées dans les
prairies. En quelques mois, la situation devint alarmante. Les silos se
vidaient et ne se remplissaient plus. On était à deux doigts d’une famine à
l’échelle planétaire, et de la guerre. Cela faisait des siècles que l’homme essayait
de se débarrasser des insectes, et maintenant que ceux-ci avaient disparu (sans
qu’on sache ni où, ni comment), l’homme semblait devoir les accompagner dans le
néant.
C’est alors qu’ils
réapparurent. D’abord une seule mouche. Elle s’était introduite dans un studio
de la radiodiffusion nationale et s’était mise à tourner avec obstination
autour d’un micro sous les yeux médusés du ministre invité ce jour-là. Elle
tournait régulièrement, et l’ingénieur du son crut discerner dans son manège des
constantes dans les fréquences obtenues. Il enregistra le bourdonnement et on
entreprit de décoder ce qui ressemblait à un langage. C’en était un ; le
discours de l’insecte était en réalité un message. Les mouches avaient réussi à
fédérer autour d’elles une bonne partie de la gent entomologique, et même
quelques arachnides. Ensemble, ils avaient fomenté cette « grève des
insectes » pour forcer les hommes à changer leurs comportements envers
eux, et la mouche bourdonnante était porteuse de revendications.
Un siège fut réservé à l’ONU
aux délégués des insectes et on commença les négociations. Elles portèrent
surtout sur les armes de destruction massive des humains que les insectes
voulaient voir éradiquées, tant pour les usages industriels que
domestiques : les fabricants d'insecticide devraient se reconvertir ou
disparaitre. En compensation, les hommes obtinrent l’instauration d’un quota de
piqures par personne, et que les plus faibles seraient épargnés. Les
moustiquaires et autres répulsifs restèrent admis. Il y eut des exigences plus
symboliques, comme la suppression de la tapette, dont les mouches trouvaient la
dénomination même infamante. Après tout, disaient elles, les vaches les chassaient à
coups de queue. Les hommes n’avaient qu’à faire de même ! Le papier
attrape-mouche fut déclaré instrument de torture. Les papillons exigèrent une
cérémonie d’hommage aux victimes des collectionneurs. En outre, ceux-ci
devraient se promener avec une pancarte sur le dos « butterfly
hunter : shame on me ». Les araignées désiraient que l’on n’appelle
plus les papes par leur nom, mais elles n’obtinrent pas satisfaction, alors elles retournèrent à leurs toiles.
Quand ce fut au tour des
abeilles de parler, elles furent douces, mais fermes : elles refusaient
désormais de participer à la fécondation de plantes dont les graines étaient
stériles. Monsanto devrait renoncer à ses brevets. Ensuite, elles ne voulaient
plus risquer leur santé dans des champs saturés de pesticides. On discuta bien
sur des quotas de production, pour la forme, mais dans le fond, les hommes
n’avaient guère de moyen de pression. Et l’on se plia à leurs exigences. Moyennant
quoi, les abeilles se remirent immédiatement au travail. On signa des traités qui
mettaient en valeur la « nécessaire Harmonie des hommes et des insectes au
sein de la Nature », on ressema, on regarda les graines pousser, les
fleurs éclore, on s’extasia comme jamais devant les fruits obtenus, et le miel
coula à flots. Ainsi prit fin ce qu’on
appela « la grève des mouches ». L’année suivante, inspirés par
l’exemple, les chefs d’État et d’armée du monde entier entreprirent une semblable
retraite. Personne n’en conçut le moindre désagrément, et on les oublia.
Inscription à :
Articles (Atom)