mercredi 7 décembre 2011

Justine

(Dieu 1, seul en scène)

DIEU 1- Je suis Dieu! J’ai tout fait. Moi-même. Même Moi. Je suis un Self-Made-God! Tout ce qu’il y a autour de Moi, j’en suis l’auteur,… le père,… le géniteur,… le régisseur,… l’inventeur,… JE SUIS DIEU !… Au début, il n’y avait rien. Et Je l’ai fait Mien. (serrant le rien dans son poing) J’ai fait mieux. Car Dieu vaut mieux que rien. Si l’on a d’yeux que pour rien, ça lui gonfle l’ego (mimant un gros cou) et entre Dieu et rien, on n’est pas entre…

( Entrée de Dieu 2 )

DIEU 2   - Je suis Dieu. J’ai tout fait
D 1           - Moi-Même, je suis un Self-Made-God
D 2           - Tout ce qu’il y a autour de Moi, J’en suis l’auteur

( commence une ronde entre les 2 )
D 1           - Le père
D 2           - Le géniteur
D 1           - L’inventeur
D 2           - Le régisseur
Chœur     - JE SUIS DIEU !
D 1           - Au début, il n’y avait rien
D 2           - Et je l’ai fait mien
D 1           - J’ai fait mieux
D 2           - Dieu vaut mieux que rien
D 1           - Si l’on a d’yeux que pour rien
D 2           - Ça lui gonfle l’égo
( Dieu 1 mime une grosse bite, Dieu 2 mime un gros cou.)
D 1           - Entre Dieu et…

( Entrée de Dieu 3 )

Dieu 3     - Je suis Dieu
D 1          - Je suis Dieu
D 2          - Je suis Dieu
D 3          - J’ai tout fait
D 1          - Tout ce qu’il y a autour de Moi
D 2          - Je l’ai fait Mien.( Dieu 3 s’intercale dans la ronde ) J’ai fait mieux
D 3          - Moi-même
D 1          - J’en suis l’auteur (mimant un gros cou )
D 2          - Tout ce qu’il y a autour de Moi
D 3          - Le père, le géniteur (mimant une grosse bite )
D 1          - Et j’ai fait mieux que rien
D 2          - Ça lui gonfle l’égo (mimant un gros cul)
Chœur    - JE SUIS DIEU
D1           - Je suis Dieu, J’ai tout fait (gros cou)
D2           - Ça lui gonfle l’égo (gros cul)
D3           - ‘Y avait rien, J’ai fait mieux ( grosse bite)

Un rythme se crée entre ces trois phrases répétées ad libitum. Les phrases et les gestes passent de l’un à l’autre, dans tous les sens. De temps en temps, un «JE SUIS DIEU» en chœur ponctue la litanie. Tout à leur ballet, ni D1, ni D2, ni D3 n’a remarqué l’entrée en scène de Justine. Elle les regarde, tourne autour d’eux, une ou deux fois, elle tente de s’intercaler dans la ronde mais n’y arrive pas. D1, D2 et D3 en sont venus à ne plus scander que «JE SUIS DIEU». De plus en plus hystériques, ils se touchent presque. Contact, climax. Un dernier « JE SUIS DIEU» et les trois Dieux s’éparpillent sur le plateau, épuisées, abandonnés (Silence puis musique : Meditango, Piazzolla). Justine contemple la scène, se décide à s’approcher des corps, finit par en toucher un et les trois réagissent en même temps. Lentement, le regard fixé sur elle, ils se lèvent et commencent à lui tourner autour. Au bout d’un temps, ils s’arrêtent.

D1          - Je
D2          - Suis
D3          - Dieu
Chœur   - QUI ES-TU ?
Justine   - Je m’appelle Just…
D1          - Qui est son auteur ?
D2          - Son géniteur ?
D3          - Son inventeur ?
D1          - Il n’y avait rien
D2          - Et il y a
D3          - Tout autour de moi
Chœur   - ÇA. QUI ES-TU ?
Justine   - Je m’appelle…
D1          - En tous cas, ça parle
D2          - Oui mais pas longtemps
D3          - Problème d’autonomie
D1          - ‘Faudrait voir la batterie
D2          - L’alternateur
D3          - Les vis platinées
D1          - C’est quelle marque ?
Chœur   - QUI ES-TU ?
D2          - Je m'app…
D3          - On n’y arrivera pas
D1          - Essayons encore
D2          - Une dernière fois
Chœur   - QUI ES-TU ?
Justine   - (très vite) Je m’appelle Justine, je passais là par hasard, j’ai entendu
                du bruit, j’ai voulu voir, maintenant, j’ai vu, au revoir …
                Et je ne suis pas une  voiture !
D3          - Qu’est-ce qu’elle dit ?
D1          - Qu’elle n’est pas une voiture.
D2          - Elle doit être un peu conne, on n’a jamais vu une voiture s’appeler Justine
D3          - Où en étais-Je ?
D1          - Où en étions-Nous ?
D2          - Où en étions-Je ?
D3          - Ça pose problème
D1          - Il n’y avait rien
D2          - Et il y a
D3          - ÇA !
D1          - Arrêtez de m’appeler «Ça » ! Je m’appelle Justine, je vous dis !
D2          - C’est vrai que ça parle
D3          - C’est même fatiguant
D1          - Les femmes…
Chœur   - UNE FEMME ?

(Ils recommencent -s’ils avaient arrêté- à tourner autour de Justine)

D2        - La carrosserie a l’air neuve…
D3        - Le CX performant…
D1        - ‘Faudrait ouvrir le capot…
D2        - ‘Y a des airbags…
D3        - Exterieur cuir…
D1        - ‘Faudrait ouvrir le capot
D2        - ‘Faudrait ouvrir le capot
D3        - ‘Faudrait ouvrir le capot

(Ils avancent vers elle, elle recule)

Justine  - Attendez ! Je…J’ai des vices cachés ! Je fume, beaucoup.
D1         - Problème de carburation, rien de grave
Justine  - Je consomme énormément
D2         - Question de réglage
D3         - Et de discipline
Justine  - Un essieu tordu ! La courroie détendue ! La culasse fendue !…
D1         - Aïe, c’est rédhibitoire, ça
D2         - Bah, pour une virée à la mer…
D3         - ‘Y aura qu’à la laisser sur la plage
D1         - Et on pourra peut-être récupérer des pièces
D2         - La batterie
D3         - Les vis platinées

Ils recommencent à avancer vers elle. En bruit de fond, le vent, la mer, les mouettes, monte doucement, tandis que le noir se fait. 

EPILOGUE

Les bruits de mer se fondent avec ceux d’une voiture n’arrivant pas à démarrer… La lumière revient, la scène est vide. Apparaît d’une coulisse un landau, puis un deuxième soudé au premier, puis un troisième soudé au deuxième et finalement Justine qui pousse péniblement le convoi. Elle traverse le plateau en hoquetant jusqu’à disparaître dans la coulisse opposée.

FIN

dimanche 4 décembre 2011

Le Bureau des Amours Perdues

Pendant la nuit du onze
Au douze octobre
Perdu amour en ronce
Et robe sobre
Amour en fin de course
Né au printemps
Egaré dans la brousse
De l’air du temps

Du carrefour des solitudes
Au boulevard des incertitudes
Par quels détours de rues en rues
Avais-je laissé mes pas me perdre
Jusqu’à cette façade funèbre
Du Bureau des Amours Perdues

Sur quelle voie sans issue
Me fourvoyai-je
Avec cette ingénue
Dans quel piège
De cafés de la gare
En bistrots louches
J’ai cherché au hasard
Cette sainte nitouche

Et c’est en désespoir de cause
Que je placardai cette annonce
Parmi d’autres moins ambiguës
Punaisées sur un mur blafard
Où couraient mouches et cafards
Du Bureau des Amours Perdues

Pendant la nuit du onze
Au douze octobre
Perdu amour en ronce
Et robe sobre
Amour aux yeux de braise
Et de ténèbre
Amour au goût de fraise
Où peut-il être

Je n’eus jamais de ses nouvelles
Mais à frayer ce ministère
Ma raison trouva son salut
Car n’ayant rien de mieux à faire
Je devins un agent modèle
Du Bureau des Amours Perdues

Ne désespérez pas
Car en ce temple
Si vous gardez la foi
A mon exemple
Vous pourrez commencer
Par le début
Mendiant au Bureau des
Amours Perdues

vendredi 2 décembre 2011

mais où sont...?


En ce temps-là, il y avait de vrais hivers! C'était en décembre 2010.

podferdek!

Podferdek, on m’a volé ma bicyclette

On m’a laissé la roue avant attachée au parcomètre

Podferdek, qu’est-ce que ça peut avoir l’air bête

Une roue avant cadenassée isolée de son contexte


Podferdek, fait la fliquette mise au fait

Podferdek, on a volé vot’ bicyclette

Podferdek, ‘faut porter plainte mais si vous l’ faites

‘Faudra remplir des formulaires et les formulaires ça m’embête


Refrain :

Podferdek, podfermilliard,

Milliard de tettes, podferdek


Où est-elle aujourd’hui ma bicyclette

Maltraitée par une sombre klette

Qui la laisse rouiller dans la tempête

Comme un vieux patin à roulettes, comme une minable trottinette


Mais pour moi, c’était bien plus qu’une bicyclette

C’était mon amour, mon orgueil, mon horizon, ma raison d’être

Avec elle j’allais d’Anderlecht à Skarbek

J’allais par les vaux et les monts conter fleurette à Violette


Refrain


Podferdek, je le jure sur ma bicyclette

Podferdek, je déclare la guerre au racket

Qu’ils fassent gaffe les voleurs de bicyclette

Désormais dans la cité un justicier masqué les guette


Podferdek, et si je croise le malhonnête

Le sale mec qui m’a fauché ma bicyclette

Podferdek, je m’en irai lui faire une tête

Sa mère ne le reconnaîtra plus qu’à l’odeur de ses chaussettes


Refrain ad lib.

jeudi 1 décembre 2011

panique à bord


Je ne sais plus où ni quand a été prise celle-ci. Ce dont je me souviens, c'est que c'était avec un appareil jetable (oui, je sais, c'est mal, ne frappez plus!), et aussi d'avoir pensé que je n'aurais pas voulu être dans un avion au milieu de turbulences pareilles.
Par contre, elle me rappelle une anecdote. J'étais à vélo et je roulais sur le plateau qui surplombe la rive droite de la Somme. A cet endroit, c'est plutôt désertique, quelques arbres et habitations au loin, c'est tout. Je voyais arriver l'orage sans trop m'inquiéter... jusqu'à ce que je prenne conscience que, perdu au milieu de cette plaine nue, sur mon vélo avec le manche de ma guitare qui dépassait, je faisais le paratonnerre parfait! Comme je ne tenais pas vraiment à ce que ma "folk" se transforme en "électrique" (et moi aussi par la même occasion), dans le même mouvement de panique, j'ai retourné ma guitare (manche vers le bas) et cherché sur la carte le plus court chemin vers la vallée. Et puis, j'ai pédalé très vite!
Après l'orage, j'ai continué mon chemin en longeant le fleuve: c'est très joli.

mardi 29 novembre 2011

Dix ans de chien

Marcelle trottine à travers le rayon, choisissant différentes saveurs, et entasse ainsi dans son caddy autant de sacs de croquettes et de boîtes de pâtée qu’il peut en contenir, et pour finir, un chou à la crème. Après la caisse, elle retrouve dehors, abrités de la bruine par l’auvent du Delhaize, six chiens de tailles diverses et de races non identifiables. Elle détache la laisse commune et, les chiens devant et le caddy derrière, elle rejoint son petit rez-de-chaussée ixellois. À la maison, l’attendent encore un bâtard cacochyme et un canari aphone. Elle vit donc là, au milieu de cette ménagerie. Ils n’ont pas de nom ; elle les appelle : « mes petits voleurs d’amour ». Ça avait commencé avec un infâme teckel recueilli quelques semaines après le décès d’Ernest, son mari. D’autres étaient venus, certains étaient morts, vite remplacés : les enfants trouvant un cabot errant, la dame qui partait en maison de retraite, les héritiers qui voulaient bien le buffet en chêne mais pas le clebs... Tous passaient voir si « la dame aux chiens » n’accepterait pas un nouveau pensionnaire. Ça faisait quinze ans maintenant.
Quinze ans qu’Ernest l’avait laissée seule après trente-cinq ans de vie commune. Elle l’avait rencontré au bal où sa maman l’avait emmenée. Ils s’étaient revus, il était gentil, et quand il s’était présenté un jour à la maison, tout endimanché pour demander sa main, sa mère n’avait pas été longue à convaincre : lui ou un autre... Marcelle n’avait pourtant que dix-huit ans. Ils s’étaient mariés rapidement et le couple s’installa dans ce petit appartement qu’elle occupe encore aujourd’hui. Ils avaient eu un enfant, mort en bas âge, puis Marcelle avait fait deux fausses couches. Ils n’avaient pas insisté, et la vie avait continué. Ernest avait fait toute sa carrière comme chauffeur-livreur, Marcelle gérait le ménage et parfois faisait celui des autres, pour mettre du beurre dans les épinards. Leurs amis étaient des collègues d’Ernest. Ils se réunissaient quelques fois en couples pour aller dîner dans une taverne du centre. Les hommes buvaient et parlaient fort, et finissaient invariablement par s’esclaffer de blagues grasses et paillardes. Elle les avait vus encore quelques fois après que le cancer eût emporté Ernest, puis les visites s’espacèrent, laissant la place à un coup de téléphone, une carte postale, et puis plus rien.
Quand elle regarde en arrière, elle ne conserve que peu de souvenir de son enfance : une photo de son père, mort l’année de ses 6 ans. Sa mère avait dû alors travailler pour l’élever, avant de se remarier quatre ans plus tard. Mais il n’était pas resté longtemps, celui que la petite fille appelait « Tonton Antoine ». Marcelle se souvient de sa gentillesse quand il l’aidait à passer sa robe de nuit, et de ses bisous mouillés. Elle avait douze ans quand elle demanda à sa mère pourquoi il avait soudainement disparu, celle-ci répondit par un grognement dont elle ne put distinguer que les mots « saligaud » et « vicieuse ». Alors, la vie avait repris pour la mère et la fille, encore plus triste qu’après la mort du père. Un jour, pour rompre l’étouffement de cette solitude à deux, elle avait demandé à sa mère un chien. « Les chiens, c’est comme les petites filles : c’est voleurs d’amour et compagnie ! » lui répondit-elle de ce ton aigre qui ne la quittait plus quand elle s’adressait à sa fille.
Marcelle avait alors continué de grandir sagement, tristement, jusqu’à son mariage. Et puis sa vie s’était figée. Elle a soixante-huit ans aujourd’hui. Le chou à la crème, c’est pour elle. Soixante-huit ans : dix ans de chien.
Fin ?
* * * * *
Elle en est à remplir les écuelles lorsque la sonnette retentit. Marcelle n’attend personne. Ses mules glissent jusqu’à la porte d’entrée. Elle ouvre. C’est un chat. Noir, superbe. Il trône au milieu du trottoir, face à la porte. Marcelle jette un coup d’œil à droite à gauche, et sur ces entrefaites le chat entre, sûr de lui, à pas lents. Arrivé à la salle à manger, il bondit sur la table en passant par une chaise et reprend là sa pose de Sphinx, hiératique. Marcelle l’a suivi, médusée, tout comme les chiens dont pas un seul n’a songé à aboyer. Si le canari n’était pas déjà aphone, nul doute qu’il serait resté muet de stupeur. Ils sont là, tout autour de la table, Marcelle et ses sept cabots, comme à attendre la parole divine.
Et le chat parle ! Marcelle l’entend très nettement. Elle n’est pas la seule : le chat parle simultanément le langage des chiens et des vieilles dames seules. Mais c’est le canari qui réagit d’abord, qui pour la première fois depuis des années, se remet à chanter.
Fin

un mohai à Ixelles