– Tu ne dis rien ?
– ...
– Je vois bien que tu m’en veux.
– ...
– Pourquoi tiens-tu à savoir comment elle s’appelle ?
– ...
– ... Moenia.
– ...
– Moche ? C’est un prénom comme un autre, c’est tout.
– ...
– Une salope ? Ça, je t’interdis de...
– ...
– Évidemment que je l’ai regardée.
– ...
– Ouiii, bien regardée. D’ailleurs, toi aussi tu l’as vue, tu ne lui trouves pas un petit quelque chose ?
– ...
– Non, tu déformes mes mots ! Je ne veux pas que vous...
– ...
– Non, ça ne m’exciterait pas ! Tu es méchant, tu me fais du mal !
– ...
– Oui,... je sais que je t’en ai fait aussi.... Ça ne se reproduira plus, je te le jure.
– ...
– Essaie de comprendre. Il y avait la musique, on a dansé, on a bu. J’étais soûl. J’étais comme... envouté, voilà.
– ...
– Je sais bien que ce n’est pas une excuse. C’est simplement... un concours de circonstances. C’est un accident.
– ...
– Écoute, j’essayais simplement de t’expliquer comment ça a pu se passer. Ne me regarde pas comme ça, tu me stresses ! Tu peux m’écouter deux secondes ?
– ...
– Merci. Bon, d’habitude, je danse mal.
– ...
– Oui, merci de me le rappeler!... Mais là justement, chacun de nos pas s’accordait l’un à l’autre, et nos regards ne se quittaient jamais. Et finalement, nos bouches...
– ...
– Mais non, ce n’est pas vulgaire !
– ....
– Qu’est-ce qu’elle a de plus que toi ? Elle a... des seins ! Et des fesses ! C’était tout en rondeurs. Et puis, elle sentait bon...
– ...
– Je n’ai pas dit ça ! Bien sûr que tu ne pues pas !
– ...
– Ah, non ! Je te jure que j’ai pris mes précautions. Et puis, qu’est-ce que tu risques ? La mérule ?
– ...
– ...
– ...
– Tu sais bien que c’est toi que j’aime.
– ...
– Comment ça ? Si, comme avant, comme toujours ! J’ai besoin de toi.
– ...
– J’aime ... ta force, ta droiture, ton équilibre. Je sais que je peux m’adosser à toi ; tu ne flanches jamais. J’aime la moindre de tes aspérités, même ta rugosité sous mes doigts. Tu me rassures. Avec toi, je n’ai jamais trop chaud, ni trop froid. Tu m’as toujours protégé. Je ne pourrais pas me passer de toi.
– ...
– Mais non, ce n’est pas purement physique !
– ...
– Elle, c’est différent.
– ...
– « C’est », « c’était », quelle importance ?
– ...
– Mais tu m’énerves à la fin. Qu’est-ce que tu veux ? M’enfermer ici pour toujours ?
– ...
– Et bien si ! Je pourrais très bien la rejoindre maintenant. On n’est pas mariés après tout !
– ...
– Oui, elle est jolie. Et sensible, et intelligente. Parfaitement ! Et toi, toi, tu es un peu... un peu brut de décoffrage. Mais c’est ce qui fait ton charme.
– ...
– Ne dis pas de bêtises. Tu ne ferais pas ça.
– ...
– Cesse ce chantage stupide. Tu ne crois quand même pas que je vais marcher là-dedans.
– ...
– Je n’ai pas dit que tu n’étais qu’une brute, ni qu’un... Mais qu’est-ce que tu fais ? Non ! Arrête !
Pesamment, lentement, le mur s’effondre sur lui-même dans un nuage de poussière. L’homme reste seul, nu et désemparé devant le tas de briques. Il pleure. Le téléphone sonne. Il décroche, c’est elle. Il hurle :
– Salope !
............................................Noir cut............................................
lundi 12 novembre 2012
mardi 6 novembre 2012
dimanche 28 octobre 2012
amour à mort
C’est trop
Trop de monde
Je ne peux pas me montrer comme ça, avec mes yeux rouges
Ils m’attendent avec mes yeux rouges et mes joues rongées
par la mort
Au moins, qu’ils ne voient pas mon ventre, ni sa maigreur,
ni la rage qui le ronge
Oh non, qu’ils ne voient rien de ma maigreur
J’ai mis des vêtements bouffants
Je ne peux quand même pas mettre une cagoule pour me
cacher !
Ils m’attendent et je n’ai rien à leur dire
La lumière m’agresse et leur gentillesse me saute à la gorge
Je vous en prie
Ne soyez pas gentils avec moi
Si vous voyiez mon ventre et mes bras squelettiques
Vous n’auriez pas envie d’être gentils
Pourquoi êtes-vous si gentils ?
Je sors de mon lit comme j’y rentre
Fatiguée, épuisée
Les draps sont mouillés quand je me lève
Ils sont sales quand je me couche
Il doit y en avoir, des cauchemars pour laisser ces traces
Je ne m’en souviens pas
Où sont mes rêves ?
Je ne demande pas grand-chose
Où sont mes rêves ?
Qu’est-ce que j’ai fait de mes désirs ?
Dans ce miroir, c’est moi ?
D’où sort ce pendentif ?
Cadeau ?
De qui ?
De moi ?
De ... ? De... ?
Mais qui était-ce !!?
Et pourquoi est-il parti avec ce morceau de mon
ventre ?
Et ce pendentif ridicule, c’est le prix de ma douleur ?
Miroir, mon beau miroir, dis-moi combien j’ai de cheveux
blancs
Dis-moi combien de temps il me reste à attendre avant le
grand sommeil
Il me dit que je suis pâle comme un suaire et que les yeux
me rentrent dans les orbites
Du rouge
Oui, je vais mettre du rouge
Oh, pourquoi est-ce que je tremble comme ça ?
Voilà
Ah oui, le rouge et le blanc, c’est parfait
Je suis parfaite
Parfaitement grotesque
Ils attendront !
Ils sont gentils
Ils attendront
Dormir
Dormir dans mes draps sales et froids
Dans ma chambre nue
Mon dernier rempart
Je n’ai pas sommeil
Je veux juste dormir
lundi 15 octobre 2012
Sweet ligne 50 A (terminus)
Pour les nouveaux arrivants, le début de ce récit se trouve à l'adresse suivante:
http://robertguilleaume.blogspot.be/2012/08/la-ligne-50-a.html
et le deuxième épisode sur
http://robertguilleaume.blogspot.be/2012_09_12_archive.html
Ceci est donc la troisième partie. Bonne lecture...
Je restai un long moment dans l’encadrement de la porte, à la contempler. Le visage tourné vers le côté, elle arborait toujours ce même sourire épiphanique. Le takak familier s’estompait, laissant place au souffle discret de sa respiration qui soulevait son chemisier à intervalles réguliers. Elle était bien aussi belle que ce que notre brève entrevue administrative m’avait laissé voir. Charmé, bien sûr j’étais, mais inquiet : il s’en fallait de peu pour briser la magie de cet instant et je me retenais de bouger, de me pincer.
http://robertguilleaume.blogspot.be/2012/08/la-ligne-50-a.html
et le deuxième épisode sur
http://robertguilleaume.blogspot.be/2012_09_12_archive.html
Ceci est donc la troisième partie. Bonne lecture...
Je restai un long moment dans l’encadrement de la porte, à la contempler. Le visage tourné vers le côté, elle arborait toujours ce même sourire épiphanique. Le takak familier s’estompait, laissant place au souffle discret de sa respiration qui soulevait son chemisier à intervalles réguliers. Elle était bien aussi belle que ce que notre brève entrevue administrative m’avait laissé voir. Charmé, bien sûr j’étais, mais inquiet : il s’en fallait de peu pour briser la magie de cet instant et je me retenais de bouger, de me pincer.
Pourtant, je ne rêvais pas ; la preuve, c’est qu’elle se réveilla,
et que sans hésiter, elle leva les yeux et son sourire sur moi.
- J’ai
failli attendre louis-quatorza-t-elle.
C’était la première fois que je l’entendais parler, et chacun de ses mots
était comme un temps d’un tango incertain, une note de Bach sur un bandonéon.
- Heu,
je cherchais les toilettes, dis-je pour dissimuler mon trouble.
- Ne
dites pas de bêtises, c’est moi que vous cherchiez. Vous ne le saviez
pas ?
Non. À ce moment, je ne savais plus ce que je savais ou pas. Ni si je
devais ou non regretter mon café abandonné sur le quai de la gare du Midi parmi
les navetteurs pressés ; mes rêves iodés de châteaux de sable et de bière
épaisse, et les apaisants règlements de comptes de Manchette. Sans s’inquiéter
de mes pensées, la Belle au wagon dormant s’étirait, se levait, et chaussait
ses escarpins. « Venez » fit-elle. Et me prenant par la main, elle m’entrainait
vers la tête du convoi. La journée était déjà bien avancée. Je hasardai :
- Dites-moi,
nous serons bientôt arrivés ?
- Vous
allez bien à Ostende ?
- Précisément,
il me semble que l’on aurait déjà dû…
- Voyons
M. Girault, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ;
la SNCB est moderne, mais pas futuriste. Nous n’en sommes pas encore à voyager
dans l’hyper-espace, vous savez ?
Ainsi donc, nous n’étions pas dans l’hyper-espace. Sans doute devais-je
ainsi me sentir rassuré ? Le train roulait et nous marchions vers l’avant, la
belle guidant mes pas. De wagons en wagons, nous traversions des jardins à la
française, des bibliothèques, des musées de la trottinette et du parapluie...
Dans un wagon cinéma, on diffusait « Playtime », et dans un wagon
verger, elle s’arrêta pour y cueillir des pommes. C’est au moment d’y croquer
que je me rendis compte que, quelques lignes auparavant, elle m’avait appelé
par mon nom. Comme je lui demandais comment cela se faisait, elle me considéra
d’un air navré et compatissant, comme une institutrice confrontée au plus benêt
de ses élèves. « Allons, il nous attend » fit-elle, éludant ma
question. Je n’osais demander qui, de
peur de passer encore pour un idiot. Elle surprit néanmoins mon interrogation
et consentit, chemin faisant, à y apporter une réponse :
- Vous
n’ignorez quand même pas que le chef de train est seul maître à bord ; rien ne
peut se faire sans son approbation. D’ailleurs, nous arrivons.
Nous étions face à une massive double porte en bois, soutenue par des
charnières en fer forgé. Je m’attendais à devoir m’y arcbouter pour
l’ouvrir ; les battants bougèrent d’une simple poussée, dévoilant une nef
monumentale au bout de laquelle je distinguai ce qui devait être –enfin– le
poste de pilotage. Ma belle poinçonneuse sembla d’un coup plus circonspecte, et
c’est d’un pas moins vif que nous avons repris notre marche. Nous baignions
dans la lumière multicolore de vitraux figurant l’âge d’or de la navigation
ferroviaire. Tout au bout, sur une estrade, se tenait debout et les mains sur
son pupitre, un homme fixant l’horizon à travers une baie vitrée. Nous
arrivâmes à sa hauteur. Il tourna la tête sans surprise apparente. Il me
désigna d’un regard, et s’adressant à ma contrôleuse, il demanda : « C’est
lui ? » Elle acquiesça. Il marmonna alors quelque chose de l’ordre de
l’incantation et de la prière à quoi ma contrôleuse chanta plus qu’elle ne
parla : « oui ». Il reprit son grommelot d’où sembla émerger mon
nom. À tout hasard, je répondis « oui ? ». Il eut encore quelques
mots incompréhensibles, puis se remit à fixer l’infini où se rejoignent,
paraît-il, les lignes parallèles.
Je sentis une main prendre la mienne et m’entrainer en arrière. Nous
fîmes en sens inverse tous le chemin parcouru depuis que je l’avais trouvée
dans sa couchette. Le soleil déclinait ; allais-je enfin connaître la fin
de mon roman ? Elle entra dans son compartiment et me
dit : « Attendez-moi là ». Par les fenêtres du couloir, je
pouvais voir les blés mûrs qui ondulaient sous la brise d’automne, en attendant
la moisson. Et je pensais, non sans mélancolie, que mon chemin allait bientôt
se séparer de celui de ma fonctionnaire. C’est alors qu’elle m’appela :
- Vous
pouvez entrer.
Je fis coulisser la porte. Elle était sur le lit, telle que je l’y avais
vue la première fois, mais elle n’avait plus pour l’habiller que ses yeux et
son sourire. Elle était somptueusement belle, et comme une déesse de Série
Noire, elle m’offrait de résoudre toutes ses énigmes.
- Vous
venez ?
« Est-ce bien raisonnable ? » m’inquiétai-je. « Après
tout, nous nous connaissons à peine. »
- Enfin
M. Girault, insista-t-elle, nous sommes mariés, l’oubliez-vous ?
- ... ?
- Tout
à l’heure, vous avez bien répondu « oui » quand le chef de train a
béni notre union. Et je m’appelle désormais Amaranta Buendia-Girault. Allons,
ne me faites plus attendre. Le train a déjà pris suffisamment de retard comme
ça.
C’était vrai : j’avais déjà suffisamment pris de retard. Adieu
châteaux et cerfs-volants. Je m’approchai du lit tandis que notre convoi s’enfonçait
dans un long tunnel et la nuit nous enveloppa.
Mon sommeil fut peuplé de visions marines, de crabes contrôleurs aux
prises avec des serpents de mer dans des profondeurs abyssales. Le jour se
levait lorsque le train sortit d’une vague océane pour aller buter doucement
contre un heurtoir de gare. Amaranta m’avait poinçonné toute la nuit et j’en
étais fourbu. Mais j’avais bien fait de partir tôt : J’allais enfin découvrir Ostende,
cette charmante station balnéaire perdue sur la côte atlantique de l’Argentine.
samedi 29 septembre 2012
Christian
Pour les nouveaux arrivants, ce texte est la dernière (?) partie d'une galerie de 3 portraits. Les deux autres s'appellent "Marianne" et "Laurent", publiés précédemment sur ce même blogue.
La vie est vraiment merdique pensa Christian. Après un temps, il précisa sa réflexion: et la mort ne vaut pas mieux. Il nota la phrase dans le petit carnet où il consignait ses réserves de bonheur et de désespoir pour une œuvre à venir.
La vie est vraiment merdique pensa Christian. Après un temps, il précisa sa réflexion: et la mort ne vaut pas mieux. Il nota la phrase dans le petit carnet où il consignait ses réserves de bonheur et de désespoir pour une œuvre à venir.
Il avait eu le temps de voir se décomposer le visage de cette femme
qu’il avait passée à la mammographie une heure auparavant, quand Geneviève
Ballard lui avait annoncé ce que les images révélaient. Pendant la séance de
radios, il l’avait trouvée très belle, très digne et extrêmement émouvante dans
sa façon d’être nue. Il y avait dans ses gestes une sensualité douce, comme une
mère qui s’apprête à donner le sein à son petit. Une Madone triste. Il s’était
dit que s’il l’avait croisée par hasard à la terrasse d’un bistrot, s’il
était libre, et surtout s’il ne lui savait pas cette tache noire sous la
peau... c’était bien le genre de femme à qui il offrirait un café, comme
ça, parce qu’il la devinait belle derrière sa tristesse. Il s’était dit pour
finir, qu’à défaut de café, il lui enverrait un de ses poèmes, un de ceux qui
parlent de bonheur et de vie. C’était contraire aux règles, à la déontologie,
mais il s’en fichait. De toutes façons, il ferait ça anonymement ; le
secrétariat avait ses coordonnées. Un peu de baume sur ce sein meurtri.
« S’il était libre... » Mais il ne l’était plus, depuis au moins 8
semaines. De ce genre de prison qu’on cherche tous plus ou moins. La sienne
s’appelait Natacha. Elle aussi, il l’avait rencontrée à l’hôpital : elle
s’était brisé le majeur. Il avait osé la charrier : « En faisant
quoi ? » C’était de l’humour de carabin, mais elle avait ri : elle sortait
presque des études. Il arriva ce qui devait arriver, et Christian avait le
sentiment de vivre un authentique coup de foudre et une passion amoureuse comme
il n’en avait plus connue depuis Sophie. Ce qui le ramenait à l’école primaire
!
Natacha avait 3 ans de moins que lui. Elle était belle comme un chat,
dont elle avait la démarche sensuelle, la fierté et la nonchalance. Elle
s’était racontée : son enfance, ses études, son job dans les énergies
renouvelables. Et Laurent. Elle avait été d’une franchise étonnante à ce sujet.
Et d’une certaine cruauté aussi, quand elle décrivait son amant du jeudi : « Un
peu con, pas vraiment une affaire au lit, mais gentil ». Christian demanda
:
- « Pourquoi avoir continué la relation, alors ?
- Peut-être que je suis un peu con, moi aussi ? Tu sais, j’étais seule.
C’est bizarre, mais c’est une forme de confort affectif, même si c’est surtout
un plan cul. Enfin, ça l’est devenu. Au départ, je croyais qu’il y avait
quelque chose à construire avec lui, mais quand je lui ai dit que je voulais
des enfants, il m’a baratinée un discours de vieux. Et puis, il y a sa femme.
Je crois qu’il l’aime quand même, à sa façon... un peu con. »
Des enfants. C’était venu tout de suite sur le tapis, enfin, sous
l’édredon. Christian n’était pas contre mais...
- Je suis stérile, avoua-t-il. Au pire, ce que tu pourrais attraper avec
moi, c’est une MST.
- On s’arrangera, répondit-elle sans hésiter, confirmant d’une même
phrase son désir de lui et son désir d’enfants.
« L’arrangement » lui apparut rapidement, et quand elle l’expliqua à
Christian, celui-ci n’eut pas trop de peine à l’accepter. D’une façon ou d’une
autre, il se savait à la merci d’une « aide extérieure ». Ils avaient donc
convenu que le jeudi après-midi resterait encore pour un temps une plage entre
parenthèses. Pour les suivants, ils utiliseraient des moyens plus orthodoxes,
mais « maintenant, c’est maintenant
! » avait-elle conclu. Ils étaient d’accord : Laurent ne saurait jamais
rien, et elle romprait dès que... Et voilà, ils s’installèrent dans leur amour
à raison de six jours et demi par semaine, en attendant mieux.
Ils n’en parlaient pas, mais petit à petit, cet enfant tant désiré par
Natacha prenait sa place dans les rêves de Christian. Et il commençait à
trouver le temps long. On était précisément jeudi, il crachinait d’un sale
petit crachin et Christian venait de se payer une tranche de misère humaine. La
vie est vraiment merdique, pensait-il encore lorsque son téléphone sonna.
C’était Nat.
- Chris, hurla-t-elle si fort que Christian dut éloigner l’appareil,
c’est positif !
- Qu’est-ce qui est positif ? demanda-t-il, toujours plongé dans sa
mélancolie.
Il n’avait pas compris tout de suite qu’elle était enceinte. Il savait
pourtant qu’elle aurait le résultat du test aujourd’hui. Finalement, le déclic
se fit.
- Où es-tu ? C’était à deux pas. Ils se retrouvèrent cinq minutes plus
tard. Ils sautèrent, dansèrent, coururent, bousculant les passants, défiant les
hordes d’automobilistes. Ils ne savaient pas où ils allaient, mais ils y
allaient d’un bon pas, insouciants de ce qu’ils laissaient derrière eux. Enfin,
pas tout à fait pour Christian qui lâcha : « Bon, maintenant tu largues ton
Laurent. » Elle obtempéra, mais décida de le faire en douceur en envoyant un
message « soft » par sms ; la suite viendrait plus tard. Christian commença à
lui parler de cet appartement qu’il avait repéré, super bien situé, avec deux
chambres lorsqu’il entendit ces hurlements derrière lui. Ils se retournèrent,
et il vit ce type bouche bée, au regard halluciné. « Un dingue » pensa
Christian, et il entraina Natacha vers le solstice d’été, époque probable de
son accouchement.
jeudi 20 septembre 2012
dimanche 16 septembre 2012
La vie imite l'art
François s’était mis à peindre sur le tard. Affrontant bravement sa honte de ne pas y connaître grand-chose, il s’était inscrit à l’académie de son quartier. Il savait ce qu’il voulait : le cadre, la toile, le chevalet, la peinture à l’huile... Il commença pourtant comme tout le monde par apprendre par quel bout se tient un fusain. Au bout de quelques années, il se sentit assez sûr de lui pour inaugurer le matériel acheté dès le début chez le spécialiste. Il s’adonnait à la peinture comme d’autres à la pêche à la ligne : elle était oubli et méditation. Il ne négligeait pourtant pas le sérieux de la chose, et s’était abonné à diverses revues enseignant l’histoire et la technique. Sur les conseils de Rosalie, qui s’enorgueillissait d’avoir un mari artiste, il avait même sacrifié les revenus que leur procurait la petite chambre d’étudiant afin d’y aménager un atelier qui bénéficiât d’une bonne lumière naturelle. Il y peignait des natures mortes, ou retouchait les paysages saisonniers commencés lors d’escapades dominicales dans des coins préservés de sa petite banlieue. C’était l’essentiel de sa production. Il avait peu goûté, à l’académie, l’exercice du nu ou même du portrait, qui demandaient une rapidité d’exécution et une aptitude à pénétrer l’intime du sujet dont il se sentait incapable.
Rosalie le poussait à exposer, mais il savait n’être qu’un petit peintre du dimanche, besogneux, sans intérêt et sans postérité. Quelques-unes de ses toiles ornaient les salons de leurs connaissances –Rosalie tenait beaucoup à ces cadeaux si personnels-, la plupart finissait dans des caves en attendant la brocante. Lui-même en récupérait beaucoup pour en faire de nouvelles.
Elle avait beaucoup insisté pour qu’il peignît son portrait ; un peu plus qu’il n‘avait résisté. Il avait eu beau lui répéter que ce n’était pas son fort, qu’il allait la rater, l’enlaidir même, il avait cédé. Avaient alors commencé les séances de pose où Rosalie, toute pimpante et guillerette, prenait place sur la tablette habituellement réservée aux pots de fleurs et aux compositions diverses.
Elle n’avait jusque là eu que des éloges pour le travail de François. Beau, joli, étaient ses adjectifs favoris pour le qualifier, surtout en présence des amis. Cependant, son enthousiasme s’émoussa vite face à la patience que nécessitait l’exécution de l’œuvre, et son admiration fit place à de l’étonnement : « Penses-tu vraiment que mes oreilles soient si décollées ? Est-ce que je n’ai pas un peu l’air de loucher ? » Encore heureux qu’elle ne lui ait pas demandé un nu ! François retouchait, retouchait sans fin, étalant au couteau, précisant au pinceau et pour finir, remettait au lendemain. « La lumière n’est plus suffisante » prétextait-il.
Les séances s’accumulaient ; il s’énervait : « Tu as bougé ! Comment veux-tu que je travaille dans ces conditions ? » Elle rétorquait qu’il ne lui fallait pas autant de temps pour peindre ses pots de fleurs. Ils se disputaient ; puis se rabibochaient. Mais la peinture n’était plus sérénité pour François. Il annonça son intention de ranger définitivement ses pinceaux. Rosalie s’en voulut. « Essaie encore, une dernière fois. Si ça ne va pas, je n’insisterai plus. » À contrecœur, il accepta de remonter dans la mansarde avec elle, et il reprit ses outils. À la faveur d’une pause, elle vint constater l’avancement : « Ce rouge-là pour les lèvres, tu crois vraiment ? » Il était en train de nettoyer son couteau. En une demi seconde, celui-ci fut dans la gorge de Rosalie, lui tranchant la carotide. Elle s’effondra en gargouillant dans le fauteuil, où elle succomba quelques instants plus tard. D’un air hébété, François contempla un moment le corps inerte qui ressemblait à une vieille poupée. Alors il installa une nouvelle toile sur son chevalet pour en commencer l’esquisse au fusain.
Le tableau, qu’il intitula « Rosalie en nature morte », eut un grand succès de presse, à la rubrique « faits divers ».
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